Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Samedi 27 avril 2013

Une réponse qui en vaut la peine: celle de Hakim Bey, auteur de la célébrissime Zone d’autonomie temporaire.

ANARCHIE !!!

Le Prophète Mahomet a dit que tous ceux qui vous saluent par «Salam!» (paix) doivent être considérés comme musulmans. De la même manière, tous ceux qui s’appellent eux-mêmes «anarchistes» doivent être considérés comme des anarchistes (à moins qu’ils ne soient des espions de la police) – c’est-à-dire, qu’ils désirent l’abolition du gouvernement. Pour les soufis, la question «Qu’est-ce qu’un musulman?» n’a absolument aucun intérêt. Ils demandent, au contraire, «Qui est ce musulman? Un dogmatique ignorant? Un coupeur de cheveux en quatre? Un hypocrite? Ou bien est-ce celui qui tend à expérimenter la connaissance, l’amour et la volonté comme un tout harmonieux?»

«Qu’est-ce qu’un anarchiste?» n’est pas la bonne question. La bonne question c’est: «Qui est cet anarchiste? Un dogmatique ignorant? Un coupeur de cheveux en quatre? Un hypocrite? Celui-là qui proclame avoir abattu toutes les idoles, mais qui en vérité n’a fait qu’ériger un nouveau temple pour des fantômes et des abstractions? Est-ce celui qui essaye de vivre dans l’esprit de l’anarchie, de ne pas être dirigé / de ne pas diriger – ou bien est-ce celui qui ne fait qu’utiliser la rébellion théorique comme excuse à son inconscience, à son ressentiment et à sa misère?»

Les querelles théologiques mesquines des sectes anarchistes sont devenues excessivement ennuyeuses. Au lieu de demander des définitions (des idéologies), posez la question: «Qu’est-ce que tu sais?», «quels sont tes véritables désirs?», «que vas-tu faire à présent?» et, comme Diaghilev le dit au jeune Cocteau: «Étonne-moi!»

Qu’est-ce que le gouvernement?

Le gouvernement peut être décrit comme une relation structurée entre les êtres humains par laquelle le pouvoir est réparti inégalement, de telle manière que la vie créatrice de quelques-uns est réduite pour l’accroissement de celle des autres. Ainsi, le gouvernement agit dans toutes les relations dans lesquelles les intervenants ne sont pas considérés comme des partenaires à part entière agissant dans une dynamique de réciprocité. On peut ainsi voir à l’œuvre le gouvernement dans des cellules sociales aussi petites que la famille ou «informelles» comme les réunions de voisinage – là où le gouvernement ne pourra jamais toucher des organisations bien plus grandes comme les foules en émeute ou les rassemblements de passionnés par leur hobby, les réunions de quaker ou de soviets libres, les banqueteurs ou les œuvres de charité.

Les relations humaines qui s’engagent sur un tel partenariat peuvent, au travers d’un processus d’institutionnalisation, sombrer dans le gouvernement – une histoire d’amour peut évoluer en mariage, cette petite tyrannie de l’avarice de l’amour ; ou bien encore une communauté spontanée, fondée librement afin de rendre possible une certaine manière de vivre désirée par tous ses membres, peut se retrouver dans une situation où elle doit gouverner et exercer une coercition à l’encontre de ses propres enfants, au travers de règles morales mesquines et des reliquats d’idéaux autrefois glorieux.

Ainsi, la tâche de l’anarchie n’est jamais destinée à perdurer qu’à court terme. Partout et toujours les relations humaines seront concrétisées par des institutions et dégénéreront en gouvernements. Peut-être que l’on pourrait soutenir que tout cela est «naturel»… Mais quoi? Son opposé est tout aussi «naturel». Et s’il ne l’était pas, alors on pourrait toujours choisir le «non-naturel», l’impossible.

Cependant, nous savons que les relations libres (non gouvernées) sont parfaitement possibles, car nous en faisons l’expérience assez souvent – et plus encore lorsque nous luttons pour les créer. L’anarchiste choisit la tâche (l’art, la jouissance) de maximiser les conditions sociales afin de provoquer l’émergence de telles relations. Puisque c’est ce que nous désirons, c’est ce que nous faisons.

Et les criminels ?

Les considérations ci-dessus peuvent être comprises comme impliquant une forme d’«éthique», une définition mutable de la justice dans un contexte existentiel et situationniste. Les anarchistes ne devraient probablement considérer comme «criminels» que ceux qui contrarient délibérément la réalisation des relations libres. Dans une société hypothétique sans prison, seuls ceux que l’on ne peut dissuader de telles actions pourront être livrés à la «justice populaire» ou même à la vengeance.

Aujourd’hui, cependant, nous ferions bien de réaliser que notre propre détermination à créer de telles relations, même de manière imparfaite et utopique, nous placera inévitablement dans une position de « criminalité » vis-à-vis de l’État, du système légal et probablement de la «loi non écrite» du préjugé populaire. Depuis longtemps être un martyr révolutionnaire est passé de mode – le but présent est de créer autant de liberté que possible sans se faire attraper.

Comment fonctionne une société anarchiste ?

Une société anarchiste œuvre, partout où deux ou plusieurs personnes luttent ensemble, dans une organisation de partenariat original, afin de satisfaire des désirs communs (ou complémentaires). Aucun gouvernement n’est nécessaire pour structurer un groupe de potes, un dîner, un marché noir, un tong (ou une société secrète d’aide mutuelle), un réseau de mail ou un forum, une relation amoureuse, un mouvement social spontané (comme l’écosabotage ou l’activisme anti-SIDA), un groupe artistique, une commune, une assemblée païenne, un club, une plage nudiste, une Zone Autonome Temporaire. La clé, comme l’aurait dit Fourier, c’est la Passion – ou, pour utiliser un mot plus moderne, le désir.

Comment pouvons-nous y parvenir? En d’autres termes, comment maximiser la potentialité que de telles relations spontanées puissent émerger du corps putrescent d’une société asphyxiée par la gouvernance? Comment pouvons-nous desserrer les rênes de la passion afin de recréer le monde chaque jour dans une liberté originelle du «libre esprit» et d’un partage des désirs? Une question à deux balles – et qui ne vaut réellement pas beaucoup plus puisque la seule réponse possible ne relève que de la science-fiction.

Très bien. Mon sens de la stratégie tend vers un rejet des vestiges des tactiques de l’ancienne «Nouvelle Gauche» comme la démo, la performance médiatique, la protestation, la pétition, la résistance non-violente ou le terrorisme aventurier. Ce complexe stratégique a été depuis longtemps récupéré et marchandisé par le Spectacle (si vous me permettez un excès de jargon situationniste).

Deux autres domaines stratégiques, assez différents, semblent bien plus intéressants et prometteurs. Le premier est le processus résumé par John Zerzan dans Elements of Refusal – c’est-à-dire, le refus de mécanismes de contrôle étendus et largement apolitiques inhérents aux institutions comme le travail, l’éducation, la consommation, la politique électorale, les «valeurs familiales», etc. Les anarchistes pourraient tourner leur attention vers des manières d’intensifier et de diriger ces « éléments ». Une telle action pourrait bien tomber dans la catégorie traditionnelle de l’«agitprop», mais éviterait la tendance «gauchiste» à institutionnaliser ou «fétichiser» les programmes d’une élite ou avant-garde révolutionnaire autoproclamée.

L’action dans le domaine des «éléments du refus» est négative, «nihiliste» même, tandis que le second secteur se concentre sur les émergences positives d’organisations spontanées capables de fournir une réelle alternative aux institutions du Contrôle. Ainsi, les actions insurrectionnelles du «refus» sont complétées et accrues par une prolifération et une concaténation des relations du «partenariat original». En un sens, c’est là une version mise à jour de la vieille stratégie wobbly d’agitation en vue d’une grève générale tout en bâtissant simultanément une nouvelle société sur les décombres de l’ancienne au travers de l’organisation des syndicats. La différence, selon moi, c’est que la lutte doit être élargie au-delà du «problème du travail» afin d’inclure tout le panorama de la «vie de tous les jours» (dans le sens de Debord).

J’ai essayé de faire des propositions bien plus spécifiques dans mon essai Zone Autonome Temporaire (Autonomedia, NY, 1991) ; donc, je me restreindrai ici à mentionner mon idée que le but d’une telle action ne peut être désigné proprement sous le vocable de «révolution» — tout comme la grève générale, par exemple, n’était pas une tactique «révolutionnaire», mais plutôt une «violence sociale» (ainsi que Sorel l’a expliqué). La révolution s’est trahie elle-même en devenant une marchandise supplémentaire, un cataclysme sanglant, un tour de plus dans la machinerie du Contrôle – ce n’est pas ce que nous désirons, nous préférons laisser une chance à l’anarchie de briller.

L’anarchie est-elle la Fin de l’Histoire ?

Si le devenir de l’anarchie n’est jamais «accompli» alors la réponse est non – sauf dans le cas spécial de l’Histoire définie comme auto-valorisation privilégiée des institutions et gouvernements. Mais, l’histoire dans ce sens est déjà probablement morte, a déjà «disparu» dans le Spectacle, ou dans l’obscénité de la Simulation. Tout comme l’anarchie implique une forme de «paléolithisme psychique», elle tend traditionnellement vers un état post-historique qui refléterait celui de la préhistoire. Si les théoriciens français ont raison, nous sommes déjà entrés dans un tel état. L’histoire comme l’histoire (dans le sens de récit) continuera, car il se pourrait que les humains puissent être définis comme des animaux racontant des histoires. Mais l’Histoire, en tant que récit officiel du Contrôle, a perdu son monopole sur le discours. Cela devrait, sans aucun doute, travailler à notre avantage.

Comment l’anarchie perçoit-elle la technologie ?

Si l’anarchie est une forme de « paléolithisme », cela ne signifie nullement que nous devrions retourner à l’Âge de la pierre. Nous sommes intéressés par un retour au Paléolithique et non en lui. Sur ce point, je crois que je suis en désaccord avec Zerzan et le Fifth Estate [3] ainsi qu’avec les futuro-libertariens de CaliforniaLand. Ou plutôt, je suis d’accord avec eux tous, je suis à la fois un luddite et un cyberpunk, donc inacceptable pour les deux partis.

Ma croyance (et non ma connaissance) est qu’une société qui aurait commencé à approcher une anarchie générale traiterait la technologie sur la base de la passion, c’est-à-dire, du désir et du plaisir. La technologie de l’aliénation échouerait à survivre à de telles conditions, alors que la technologie de l’amélioration survivrait probablement. La sauvagerie, cependant, jouerait aussi nécessairement un rôle majeur dans un tel monde, car la sauvagerie est le plaisir. Une société basée sur le plaisir ne permettra jamais à la techné d’interférer avec les plaisirs de la nature.

S’il est vrai que toute techné est une forme de médiation, il en va de même de toute culture. Nous ne rejetons pas la médiation per se (après tout, tous nos sens sont une médiation entre le «monde» et le «cerveau»), mais plutôt la tragique distorsion de la médiation en aliénation. Si le langage lui-même est une forme de médiation alors nous pouvons « purifier le langage de la tribu » ; ce n’est pas la poésie que nous haïssons, mais le langage en tant que contrôle.

Pourquoi l’anarchie n’a-t-elle pas marché auparavant ?

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Elle a marché des milliers, des millions de fois. Elle a fonctionné durant 90 % de l’existence humaine, le vieil Âge de la pierre. Elle marche dans les tribus de chasseurs/cueilleurs encore aujourd’hui. Elle marche dans toutes les « relations libres » dont nous avons parlé auparavant. Elle marche chaque fois que vous invitez quelques amis pour un piquenique. Elle a « marché » même dans les « soulèvements ratés » des soviets de Munich ou de Shanghai, de Baja California en 1911, de Fiume en 1919, de Kronstadt en 1912, de Paris en 1968. Elle a marché pour la Commune, les enclaves de Maroons, les utopies pirates. Elle a marché dans les premiers temps du Rhodes Island et de la Pennsylvanie, à Paris en 1870, en Ukraine, en Catalogne et en Aragon.

Le soi-disant futur de l’anarchie est un jugement porté précisément par cette sorte d’Histoire que nous croyons défunte. Il est vrai que peu de ces expériences (sauf pour la préhistoire et les tribus primitives) ont duré longtemps – mais cela ne veut rien dire quant à la valeur de la nature de l’expérience, des individus et des groupes qui vécurent de telles périodes de liberté. Vous pouvez peut-être vous souvenir d’un bref, mais intense amour, un de ces moments qui aujourd’hui encore donne une certaine signification à toute votre vie, avant et après – un « pic d’expérience ». L’Histoire est aveugle à cette portion du spectre, du monde de la « vie de tous les jours » qui peut aussi devenir à l’occasion la scène de l’« irruption du Merveilleux ». Chaque fois que cela arrive, c’est un triomphe de l’anarchie. Imaginez alors (et c’est la sorte d’histoire que je préfère) l’aventure d’une importante Zone Autonome Temporaire durant six semaines ou même deux ans, le sens commun de l’illumination, la camaraderie, l’euphorie – le sens individuel de puissance, de destinée, de créativité. Aucun de ceux qui ont jamais expérimenté quelque chose de ce genre ne peut admettre, un seul moment, que le danger du risque et de l’échec pourrait contrebalancer la pure gloire de ces brefs moments d’élévation.

Dépassons le mythe de l’échec et nous sentirons, comme la douce brise qui annonce la pluie dans le désert, la certitude intime du succès. Connaître, désirer, agir – en un sens nous ne pouvons désirer ce que nous ne connaissons déjà. Mais nous avons connu le succès de l’anarchie pendant un long moment maintenant – par fragments, peut-être, par flashes, mais réel, aussi réel que la mousson, aussi réel que la passion. Si ce n’était pas le cas, comment pourrions-nous la désirer et agir peu ou prou à sa victoire?

*  *  *

(Pour d’autres traductions de Hakim Bey, rendez-vous sur Kasophorus.)

Réflexions émotives et désordonnées sur le plagiat

Dimanche 31 mars 2013
« Tout véritable poète est un plagiaire
La strophe s’efforce à tout bout de champ
De figurer l’énormité des nuages,
Les noces de l’humidité et de l’ardent,
La phrase déploie ses méandres comme le fleuve,
Comme le fleuve irrigue la terre poème,
Les arbres peuples ses bords.»
– Michel Waldberg

Comme vous vous en doutez sûrement, je suis d’un narcissisme sans borne. Pour le simple plaisir de voir qui m’insulte et qui me porte aux nues sur internet, j’ai développé des techniques complexes et subtiles d’auto-googleage qui propulsent le vanity search au rang des beaux arts. Bref, il ne se passe rarement une journée sans que je ne passe quelques minutes à contempler ce que les interwebs racontent sur ma glorieuse personne. Ce faisant, je tombe régulièrement sur des gens prennent mes textes, les publient sur internet et les signent de leur nom. Parfois, c’est le texte intégral. Parfois, le titre change, certains mots aussi.

Il y en a qui appelleraient ça du plagiat – moi, j’appelle ça du réemploi créatif. J’adore être plagiée, c’est pour moi le plus beau des compliments. Et puisque je ne crois à aucune forme de propriété, pourquoi irais-je me plaindre?

La plupart du temps, je tombe sur ces textes plagiés par hasard, longtemps après le «délit». Je ne manque alors jamais de féliciter l’auteur en louant la qualité de sa muse (c’est ma façon bien à moi de me jeter des fleurs). Mais cette fois-ci, le plagiaire s’est fait mettre le nez dans son caca de façon si cavalière et définitive que je n’ai même pas le cœur à le faire. Cette humiliation publique me rend des plus mal à l’aise, surtout de la dénonciatrice adopte le ton de celle qui a été offensée – alors qu’en théorie, ce devrait être moi qui pousse les hauts cris. Ce que j’en comprends, c’est que pour elle, le fait de plagier disqualifie instantanément non seulement l’œuvre, mais aussi l’auteur-usurpateur.

Voici un autre exemple. En septembre 2012, je publiais flegmatiquement sur ce blog un texte intitulé La route vers nulle part. Or, voilà que je tombe sur ceci. Ce que le nouvel auteur a fait, outre le reprendre à son compte, c’est de changer le titre et l’accompagner d’une bien meilleure photo que celle que j’avais de toute façon piquée sur le web sans même me donner la peine d’indiquer la source. Est-il moins original que moi? J’en doute. Il a bien saisi l’origine nietzschéenne de mon propos, car son titre le souligne à l’envi. Si ça se trouve, il a fait des liens que je n’avais pas faits, il a clarifié mon propos: bref, il a continué le travail.

Citer ses sources, est-ce mieux? Je suis convaincue que non. Les gens qui citent leurs sources le font rarement par souci d’honnêteté intellectuelle, mais bien pour donner du poids à ce qu’ils racontent. On ne cite que pour se donner du crédit, pour grimper à califourchon sur la crédibilité d’un grand auteur auquel on prête du génie.

Autrement dit, rendre à César ce qui revient à César est le cadet des soucis de celui qui cite. Je suis bien placée pour le savoir: pendant mes longues, pénibles et inutiles études universitaires, je me suis souvent adonnée à la fausse citation. Lorsque je voulais démontrer à quel point mes idées étaient justes, j’écrivais une phrase, je la plaçais entre guillemets, puis j’inventais de toutes pièces une référence obscure d’un écrivain célèbre dont le prof aurait la flemme d’aller vérifier. Car comme le disait si bien Victor Hugo: «on ne prête qu’aux riches et lorsqu’ils sont morts, vous pouvez être certains qu’ils ne reviendront jamais régler leurs comptes avec vous». (Écrits postumes, p. 322)

La plate vérité, c’est que les idées n’appartiennent à personne. Mieux: vos idées sont rarement les vôtres. Les miennes aussi. Et le génie n’exclut pas du tout le plagiat. Ce que j’écris sur ce blog est le résultat de mes lectures et de ce que j’attrape dans l’air du temps. Ma seule originalité est la façon que j’adapte des idées depuis longtemps exprimées au contexte actuel. Et aussi, peut-être, un certain ton, un certain style – que je partage de toute façon avec d’autres.

Ce n’est pas le plagiat qui est du vol, c’est la propriété intellectuelle – et je ne vous dirai même pas qui je viens de paraphraser.

J’ai déjà dit ailleurs que la propriété, c’est la clôture. Il en va de même pour la propriété intellectuelle qui n’est rien d’autre d’un outil d’oppression. Les rendements financiers potentiels de la propriété intellectuelle sont censés inciter les individus à créer; en réalité, la plupart des créateurs se font exploiter et ne sont pas les principaux bénéficiaires de leurs œuvres. Lorsque les employés de corporations ont une idée qui mérite d’être protégée, elle l’est généralement par leur patron qui empoche les bénéfices. Puisque toute propriété intellectuelle peut être vendue, ce sont presque toujours les corporations, les riches et les puissants qui en tirent profit – même s’ils contribuent rarement au travail intellectuel qui mène à la création de nouvelles idées. Qu’elle soit intellectuelle ou non, la propriété reste la propriété et ses mécanismes restent les mêmes : ce ne sont pas ceux qui ont des idées qui en profitent, mais ceux qui détiennent les moyens de diffusion.

Il est clair que la propriété intellectuelle nuit à la créativité. Disons que je suis une artiste, que je veux dénoncer la brutalité policière et que je signe de mon nom ce photomontage :

Phoque, The Police

Personne ne contestera qu’il s’agit d’une œuvre qui porte un sens radicalement différent des deux photos avant qu’elles ne soient mises côte à côte. Or, ce faisant, je me place dans l’illégalité, car j’ai volé les œuvres de ces deux photographes. Et comme je porte atteinte à l’image de vedettes surmédiatisées et millionnaires, la vengeance pourrait être terrible. Si j’étais une artiste respectueuse des lois, il me faudrait payer des redevances à ces salopards; heureusement, je ne suis ni artiste, ni respectueuse des lois.

Mais alors, que dire de tous les écrivains, inventeurs et artistes qui dépendent de leurs droits d’auteurs pour subsister? Soyons réalistes, seuls quelques très rares individus touchent  assez d’argent provenant de ce genre de redevances pour vivre. Vivre de sa plume, c’est pour 99% des écrivains se condamner à la plus sordide des survies. Je connais des écrivains qui ont deux emplois et écrivent la nuit. D’autres qui volent dans les épiceries pour survivre. D’autre, plus (ou moins?) chanceux, vivent dans l’anxiété de se faire retirer leur anémique bourse du Conseil des Arts. Voler la propriété intellectuelle n’a que peu d’impact sur leur niveau de vie – et fait surtout mal aux salopards qui nous exploitent eux autant que nous.

Pire : la propriété intellectuelle ne protège aucunement… du plagiat. Tout simplement parce que le plagiat le plus courant est une pratique intégrée dans la hiérarchie sociale. Combien de fois par jour des hauts fonctionnaires signent des rapports qu’ils ont fait écrire par leurs sous-fifres? Combien de politiciens et les dirigeants d’entreprises brillent en société en lisant des discours rédigés par des subalternes? Ce ne sont que quelques exemples de fausses attributions de paternité par lesquelles des personnages importants sucent la moelle des gueux pour obtenir crédibilité et respectabilité. La propriété intellectuelle, puisqu’elle est détenue la plupart du temps par des personnes morales plutôt que par des individus de chair et de sang, ne fait que renforcer plutôt que de nuire à ce plagiat institutionnalisé.

Isidore Ducasse disait, dans ses Poésies, que (et je cite sans plagier) «le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste». Je crois trop peu au progrès pour adhérer pleinement à une telle sentence, mais je reste quand même convaincue que le mépris du plagiat est un tic moderne qui ne se comprend que par l’obsession morbide que notre civilisation entretient avec la propriété. Fut un temps où tout le monde se foutait de l’auteur, où tout le monde reprenait les œuvres en les remodelant de génération en génération, si bien que lesdites oeuvres atteignaient rapidement une perfection suprahumaine.

Voilà donc mon conseil d’anar barbante à tous les zauteurs: soyez gentils avec les plagiaires. C’est une façon qui en vaut bien d’autres de faire ses gammes, d’apprendre à mettre un mot devant l’autre. Et c’est aussi une façon d’incruster, par osmose, vos oeuvres dans l’inconscient collectif.

«Vivre et palper cette existence dans le plaisir hautain de la bataille sociale»

Dimanche 17 mars 2013

De Mazas à Jérusalem

«Ici, je suis bien forcé de conclure : je ne suis pas anarchiste.

En cour d’assises, à l’instruction comme aux séances, j’ai dédaigné cette explication. Mes paroles de rage ou de pitié étaient qualifiées anarchistes, je n’épiloguais pas sous la menace.

À présent il me plaira de préciser ma pensée première, ma volonté de toujours. Elle ne doit pas sombrer dans les à-peu-près.

Pas plus groupé dans l’anarchie qu’embrigadé dans les socialismes. Être l’homme affranchi, l’isolé chercheur d’au-delà ; mais non fasciné par un rêve. Avoir la fierté de s’affirmer, hors les écoles et les sectes :

En-dehors.

Les nouvellistes facétieux ont commenté d’une manière plutôt superficielle en s’écriant : « Mais c’est l’en dedans ?» quand on nous jetait en prison.

Et voilà, que sur les grisailles de tous les doutes ceci apparaît en l’éclat d’une couleur vigoureuse :

La Volonté de Vivre.

Et vivre hors les lois asservissantes, hors les règles étroites, hors même les théories idéalement formulées pour les âges à venir.

Vivre sans croire au paradis divin et sans trop espérer le paradis terrestre.

Vivre pour l’heure présente, hors le mirage des sociétés futures ; vivre et palper cette existence dans le plaisir hautain de la bataille sociale. C’est plus qu’un état d’esprit : c’est une manière d’être, et tout de suite.

Assez longtemps on a fait cheminer les hommes en leur montrant la conquête du ciel. Nous ne voulons même plus attendre d’avoir conquis toute la terre.
Chacun, marchons pour notre joie.

Et s’il reste des gens sur la route, s’il est des êtres que rien n’éveille, s’il se trouve des esclaves nés, des peuples indécrassablement avilis, tant pis pour eux ! Comprendre c’est être à l’avant-garde. Et la joie est d’agir. Nous n’avons point le temps de marquer le pas : la vie est brève. Individuellement nous courrons aux assauts qui nous appellent.
On a parlé de dilettantisme. Il n’est pas gratuit, celui-là, pas platonique: nous payons…

Et nous recommençons.»

— Zo d’Axa, De Mazas à Jérusalem

*  *  *

Pour ceux et celles qui auraient envie de lire ce récit autobiographique rocambolesque traversé par un souffle un vent irrésistible de liberté, je vous l’offre en téléchargement gratos en format pdf.

L’empiriste contre-attaque

Vendredi 15 mars 2013

(Réflexions ratées sur la création du neuf)

Nooooooooooon !

Dans Le problème de l’incroyance au XVIe siècle, la religion de Rabelais, l’historien Lucien Febvre avance qu’en Europe, à cette époque, était considérée comme athée toute personne qui ne se conformait pas à la religion dominante – ou du moins à la religion de la personne qui l’accusait d’être athée. Rabelais et tous ses contemporains ne pouvaient donc pas être des athées dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot, du fait qu’on ne disposait pas à l’époque du vocabulaire nécessaire ni des concepts pour exprimer clairement ou même concevoir une telle idée.

Cette lecture m’a longtemps hantée, car si dans le bouquin on sent que l’auteur est pénétré par l’idée de progrès (car c’est la marche des lumières qui permet d’écraser l’infâme et se dégager de l’emprise de la superstition), il pose le problème de la création du nouveau. La nouveauté est-elle le fruit d’un mouvement dialectique, né de l’affrontement de phénomènes dont la contradiction est résolue par une nouvelle synthèse? Si c’est le cas, il existe un sens à l’expérience humaine et le futur peut se déduire de l’histoire. Ceci implique aussi que le christianisme mène à l’athéisme – ou alors, que le christianisme mène à une pensée comme le rationalisme qui l’affronte et permet la synthèse de l’athéisme. Mais si l’idée d’athéisme est inconcevable, comment peut-on croire que les conditions sociales, mentales et culturelles qui le rendent inconcevable puissent mener à sa création? À moins d’en importer l’idée d’une autre culture – ce qui ne fut pas le cas de l’Occident chrétien – comment est-ce possible?

La question est importante pour tous ceux et celles qui, affamés de liberté, veulent se réapproprier leur vie. Pour dire les choses platement, on ne peut désirer que sur la base de ce qu’on peut concevoir. Les désirs ne peuvent changer que si on change la vie qui les produit. On doit avoir expérimenté la liberté pour désirer la liberté et enfin devenir libre, sinon cette idée ne nous traverserait même pas l’esprit. Or, le temps et l’espace de l’ordre social actuel étouffent toute expérimentation qui ne va pas dans le sens de l’accumulation du capital, a fortiori l’expérience de la liberté. On ne peut donc imaginer de nouvelles relations avec nos semblables, de nouvelles façons de vivre, qu’en transgressant les impératifs du temps et de l’espace sociaux.

Il m’apparaît nettement qu’innovation (pris dans le sens de «création de nouveauté») et progrès sont deux forces opposées. Le progrès tient pour acquis qu’il existe une direction vers la liberté et le bonheur humain, et que les relations sociales telles qu’elles existent en ce moment en portent le germe. Le progrès ne construit pas seulement sur le «vieux», sur l’existant; il en découle et avance en accord avec sa logique, son organisation. Or, ce qui existe non seulement est radicalement opposé à la liberté, mais constitue le principal obstacle à son imagination, et donc à sa réalisation. La liberté ne peut pas être le point de chute du progrès; elle doit être créée en allant à l’encontre des conditions de vie actuelle. Cette création de nouveauté, c’est l’innovation, la création du nouveau.

L’innovation véritable ne vient que très rarement de ceux qui réussissent, car ce sont ceux qui ont quelque chose à perdre et qui ne peuvent se permettre d’avancer à tâtons et s’enfarger dans le noir. Elle vient plutôt de ceux et celles qui ont les mains déliées : les crackpots, les bons à rien, les fous littéraires – ou les fous tout court –, bref, ceux qui se trouvent dans les fissures du mur bétonné du bon sens. Dans les ruelles attenantes aux tours d’ivoire universitaires, dans les demi-sous-sols de la couronne extérieure, les ratées et les marginaux de la pensée inventent de nouveaux mondes, construisent des accumulateurs d’orgones au biodiésel, échafaudent des plans de nègres contraires au bon goût, en porte-à-faux avec la raison et condamnés par principe à l’échec. La plupart d’entre eux ne connaîtront jamais la gloire – même celle, maintenant proverbiale, qui ne dure que quinze minutes. Ils ne contribuent pas au progrès tel qu’il est compris, observé, noté, fiché et relaté par les historiens, ce progrès qu’on conçoit encore aujourd’hui, comme une marche linéaire, triomphante et irrésistible. Ils ne font pas non plus partie d’une avant-garde, parce que l’avant-garde suppose une direction et un sens, alors que c’est le refus du sens et de la direction qui crée l’innovation.

AVERTISSEMENT DE MI-LECTURE

Si vous n’êtes pas certains de comprendre ce que je raconte, cessez sur-le-champ de lire et mettez-vous à écrire votre propre texte exprimant ce que vous imaginez que j’ai pu vouloir dire. Ce n’est qu’à ce prix que vous pourrez espérer générer quelque chose de nouveau.

(Allez, lancez-vous. Vous pouvez le faire – et beaucoup mieux que moi.)

Pour innover, il faut se consacrer au hasard et au ratage. Certains appellent ça de la perte de temps. D’autres du jeu, de l’art naïf, de l’autosabotage, du bricolage, du niaisage. En ce qui me concerne, j’appelle ça de l’empirisme de contre-attaque : de l’expérimentation qui transgresse l’ordre qui nous agresse et verse du sable dans les engrenages bien huilés du progrès. De la création de nouveaux désirs, de nouvelles valeurs, de nouvelles façons de nous réapproprier notre existence.

Les empiristes de contre-attaque forment une légion invisible. Ils ne vendent pas de cartes de membre. Ils ne tiennent pas de congrès annuel. La plupart d’entre eux ne se rencontrent jamais et ignorent même être des empiristes de contre-attaque. On devient un ou une empiriste de contre-attaque en prenant la ligne de fuite qui s’éloigne du connu, du familier et qui s’enfonce dans la noirceur et l’inconnu, dans ce cocon étrange qui métamorphose l’individu nommé, fiché, jaugé et évalué en «quelqu’un d’autre». Il ne s’agit pas alors seulement d’expérimenter des moyens, mais aussi d’expérimenter des fins. Autrement dit, mettre en action des valeurs, mais aussi les réévaluer. De toute évidence, une telle démarche ne convient pas aux conformistes et aux petites natures, car ceux et celles qui choisissent de travailler dans le sens du progrès ont l’avantage de pouvoir évaluer leur succès à l’aulne de critères extérieurs et préexistants. L’empirisme de contre-attaque équivaut à larguer les amarres et prendre le risque de ne jamais en revenir.

Créer du nouveau est un processus de connaissance, pas de compréhension. Plus vous comprenez, moins vous connaissez, parce que non seulement vous ne pouvez plus apercevoir le champ des possibles, mais aussi parce que vous perdez le désir d’expérimenter. On ne peut innover que lorsqu’on ne comprend pas comment les phénomènes fonctionnent – parce que dans cette situation, on imite sans avoir la maîtrise que procure la compréhension1. Les considérations abstraites au sujet de ce qui devrait être fait ou non portent rarement fruit. La plupart du temps, les gens innovent en essayant de nouveaux trucs au hasard jusqu’à ce qu’il y en ait un qui, par miracle, fonctionne – c’est-à-dire qui fonctionne dans un sens et dans un but qui était inconnu avant d’avoir pu l’expérimenter. Ce n’est qu’a posteriori que les théoriciens arrivent à expliquer pourquoi ledit truc fonctionne et pourquoi ses résultats sont désirables. Bref, pour créer du neuf, les hypothèses ont peu de valeur; les nouvelles stratégies naissent de nouvelles tactiques et non l’inverse.

Lecteur, lectrice, vous avez toutes et tous à un moment ou l’autre de votre vie pratiqué, ne serait-ce qu’une fois, l’empirisme de contre-attaque, du moins assez longtemps pour en arriver à devenir anar – ou quelque autre appellation que vous vous donnez et qui vous a mené à vous rendre sur ce blog obscur et lire ce texte indigeste jusqu’à cette phrase. Si ce n’était pas le cas, vous seriez ailleurs, en train de creuser les sillons déjà tracés. Je sais que certains d’entre vous vous se sont déjà posé les questions suivantes : «Suis-je une militante légitime? Est-ce que mes gestes sont à la hauteur des exigences morales de la lutte? Suis-je suffisamment solidaire envers les exploités? Est-ce que mon action va dans le sens du progrès général de l’humanité? Suis-je utile à la cause?» Si vous répondez «non» à toutes ces questions, ne désespérez pas : il y a fort à parier que vous êtes un empiriste qui contre-attaque. N’écoutez pas les appels moralisateurs à l’efficacité des progressistes, ces défenseurs patentés du genre humain qui s’avèrent toujours être aussi les défenseurs du statu quo. Tant que vous resterez dans l’expérimentation, vos ratages ouvriront le champ des possibles. Vous créerez du nouveau, vous ferez émerger des désirs qui jadis étaient inconcevables, impossibles à nommer, impossibles à imaginer. L’empirisme contre-attaquant est une fontaine de jouvence inextinguible qui réenchante le monde malgré tous les efforts pour le cadenasser à double tour. Et lui seul pourra, un jour, nous faire basculer dans le règne des vivants.

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1. C’est pourquoi j’ai tendance à croire qu’internet est un obstacle à l’innovation parce qu’il répand des copies identiques et des variantes sur un mode évolutif, pas des imitations uniques – et je pense en particulier aux mèmes.

Portrait de la femme invisible devant son miroir

Jeudi 21 février 2013

Enfant, Je rêvais d’être la femme invisible. Je me disais que l’invisibilité serait le seul souhait que je formulerais si un jour je croisais le génie de la lampe. Pas besoin de m’habiller le matin pour aller à l’école – pas besoin même d’aller à l’école! – pas besoin d’être bien coiffée, d’être propre et jolie, de plaire et d’être polie… Assise en classe à mon pupitre, je me disais qu’en tant que femme invisible, je profiterais au maximum de mon don pour satisfaire tous mes désirs. Je fantasmais donc de se servir impunément dans le rayon des bonbons du dépanneur, d’aller voir tous les films à l’affiche au cinéma et de visiter tous les endroits mystérieux interdits aux fillettes, comme la chambre de ma mère ou le vestiaire des garçons.

En vieillissant, j’ai appris à la dure que non seulement l’invisibilité n’existe pas, mais qu’être visible est une malédiction. Être vue, être nommée, c’est se faire voler sa vie.

Portrait de la femme invisible

D’abord, on m’a contrainte à être une «fille», cet être inférieur et faible qui n’a le droit d’exister qu’en fonction des autres, qui doit séduire à tout prix et prendre soin de tout le monde en souriant sans discontinuer, qui doit être sage, ne pas dire de gros mots, ne pas tacher sa foutue robe, être parfaite en tous points tout en n’étant surtout pas trop intelligente, parce que personne n’aime une fille trop maline.

Ensuite, j’appris avec stupeur que j’étais une «Chinouèse», un objet de curiosité, d’exotisme ou de méfiance qui se fait demander continuellement (en mauvais anglais, allez savoir pourquoi) d’où elle vient, si elle aime manger du chat, si elle a une mauvaise vue à cause de ses drôles de yeux bridés, si elle sait dire des gros mots en «chinouès», quand on ne lui tire pas ses cheveux en crin de cheval ou qu’on ne s’approche pas d’elle pour la renifler et ainsi détecter un éventuel fumet de crasse ou de chow mein – voire qu’on considère, carrément, comme une incarnation du péril jaune qui menace la survie de la nation blanche et chrétienne.

Plus tard, je suis devenue à mon grand désespoir une «lesbi», une «brouteuse de touffe», un objet de fantasme dans la mesure où cette condition sert à exciter le porteur du phallus (car toute lesbienne ne l’est que parce qu’elle est mal baisée et ne souhaite secrètement que de connaître la véritable extase – celle que seule une bite peut procurer), quand ce n’est pas un être pervers menaçant par son vice les fondements mêmes de la famille et de la civilisation. Quand plus tard on m’a vue dans les bras d’un homme, j’ai immédiatement basculé dans un autre camp, celui des «bi» indécises, volages, briseuses de couples, propagatrices du VIH, incapables de reconnaître leur homosexualité et strictement indignes de confiance.

Tout ceci n’était qu’un avant-goût de ce qui attendait lorsque fut le temps d’assurer moi-même ma survie. Je suis d’abord devenue une «ressource humaine», un être méprisable, par définition improductif et ingrat parce qu’il exige de se faire payer suffisamment pour pouvoir survivre, un être continuellement soupçonné d’être voleuse, fraudeuse, qu’on peut reléguer au rang de sous-humain en dictant son emploi du temps, en choisissant qui elle aura le droit de fréquenter et en exigeant obéissance et marques de servilité envers les supérieurs et les clients.

Dans une tentative malhabile de fuir l’enfer du travail,  je me retrouvai bien vite «pute» et «pornographe» – c’est-à-dire soit une menace à la santé publique, à l’ordre social et à la bienséance, soit une victime (qui souvent est trop conne et aliénée pour le savoir) du patriarcat et de l’oppression masculine pluriséculaire qui entretient d’ailleurs ce système d’exploitation en refusant d’être une bonne victime et de se laisser sauver par les grandes âmes charitables qui savent mieux qu’elle ce qui est bon pour elle.

Enfin, je finis par apprendre avec stupéfaction que j’étais une «intellectuelle», ce qui, dans le coin de la planète où elle habite, signifie que je suis un être méprisant qui a perdu tout contact avec la réalité et dont les activités de parasite nuisent à la compétitivité et à la prospérité de la nation.

Voilà pourquoi je suis devenue «anarchiste», dans un effort plus ou moins conscient de renvoyer à la face de ceux et de celles qui me regardaient une image qui correspondait mieux à ce que je considérais comme étant mon véritable moi. Mal lui en prit, puisque, «anarchiste», je devins une terroriste, un apôtre de la violence, une casseuse de vitrine doublée d’une poseuse de bombes, tout en étant une rêveuse pitoyable et naïve, inconsciente des lois historiques, une révoltée brouillonne et pas sérieuse du tout – voire une inculte aux capacités intellectuelles limitées – qui ne changera rien à la société et qui ne fait que nuire au débat public.

Rendue à ce point, je n’eus autre choix que de m’écrier «fuck that» et de revenir à mon rêve d’enfant en devenant Anne Archet, la femme invisible.

Jamais vous ne verrez Anne Archet à la télé. Jamais ne l’entendrez-vous à la radio. Puisqu’elle est inscrite ni à l’état civil, ni à l’agence du revenu, ni sur la liste électorale, puisque son nom n’est gravé ni dans le plastique d’une carte soleil, ni sur une stèle funéraire, Anne Archet est personne aux yeux du Léviathan. C’est un enfant mort-né, la femme du soldat inconnu, un spectre, une coquille vide, un manteau troué qui laisse entrer les courants d’air. Si celle qui se cache derrière Anne Archet est si mystérieuse, si elle s’acharne à rester invisible et hors d’atteinte, c’est que tel est le prix à payer pour celle qui veut rester à bonne distance des engrenages déchiqueteurs de chair de la société.

Anne Archet se consacre à une seule tâche : créer ma vie et construire ma relation avec le monde et les autres selon mes propres termes – en d’autres mots, me réapproprier mon existence ici et maintenant, dans la mesure de mes propres capacités. Anne Archet est un outil qui me permet de récuser toutes les identités qu’on tente de m’imposer depuis ma naissance. Je n’ai qu’une cause : la mienne propre. Évidemment, je souhaite de tout cœur que chacun de vous fasse de même, car lorsque des individus se révoltent et se soulèvent contre leur propre oppression, ce qui se produit s’appelle une insurrection.

Si Anne Archet est invisible, c’est que j’ai fait mienne la tactique de l’insurrection, qui en est une de la disparition. L’insurrection, c’est la libération d’un espace, d’un temps, par des individus refusant leur exploitation, leur asservissement et les institutions qui l’exercent. Elle peut prendre stratégiquement diverses formes, telles la zone autonome temporaire, le nomadisme, la ligne de fuite. Elle peut être minuscule ou à grande échelle, ne durer que quelques minutes ou une vie entière. Elle est à la fois coup porté contre les institutions et expérimentation directe de la vie telle qu’elle doit être vécue, c’est à dire sans contraintes et sans entraves.

L’insurrection est l’inverse du sacrifice et de la morale. L’insurgée n’agit pas pour le bien commun, pour la libération de tous, pour construire un monde meilleur, mais pour se donner les moyens de passer de la survie à la vie, pour goûter ne serait-ce que quelques secondes à ce que c’est réellement que de vivre avant d’être jeté pour de bon dans les bras froids de la mort. L’espace-temps de l’insurrection se vit comme une relation sexuelle — pas d’échange, que du don; une association temporaire pour collaborer à un but commun et précis; aucune utilité, aucun sens à l’activité que le plaisir qu’on retire de s’y adonner; la construction du désir et la réalisation de soi-même par la jouissance égoïste de l’autre. Et c’est par la multiplication et l’accumulation des expériences insurrectionnelles que les dispositifs de pouvoir seront éventuellement abattus.

L’insurrection fuit l’espace public, les lieux de médiation et de réification, les espaces concédés à la liberté par le pouvoir. L’individu qui y prend part prend d’assaut les dispositifs du pouvoir, vit, jouit, puis retourne à l’invisible. Dans une société qui s’acharne à tout exposer, où être vu équivaut à être reconnu, intégré et contrôlé, où le sommet de la réussite sociale est le vedettariat – c’est-à-dire, la médiatisation continuelle, sans objet autre que la transformation de l’individu en marchandise, il n’y a pas d’autre issue que la fuite, la disparition et l’invisibilité.

Jusqu’à ce que, finalement, il soit possible de vivre pleinement et librement au grand jour.

Domestication

Mercredi 6 février 2013

Robert Waitz, médecin résistant déporté à Auschwitz en 1943, raconte dans  De l’Université aux Camps de Concentration que les individus qui avaient le plus de chance de survivre au lager étaient ceux qui avaient fait de la résistance, les communistes, les jeunes ayant fait beaucoup de scoutisme, certains intellectuels à grande force morale et certains travailleurs manuels, bref «les individus possédant un idéal, ayant l’habitude de la lutte», les rebelles, ou alors ceux et celles qui avaient pu apprendre comment se débrouiller seuls lorsque plongés dans l’adversité et les conditions matérielles difficiles. Quant aux autres – les obéissants, les conformistes, ceux qui ont été bien élevés et bien éduqués, ceux qui exécutaient tous les ordres qu’ils recevaient, ne mangeaient que leur ration et respectaient la discipline au travail et au camp – ceux-la, selon Primo Lévi, ne résistaient rarement plus de trois mois. La société les avait admirablement bien préparés à devenir de parfaites victimes servant avec zèle et mourant prestement, avant même d’avoir pu embarasser quiconque.

La broyeuse de chair et d’os

À notre naissance, nous sommes toutes et tous de petits animaux gluants, hurlants, sauvages et indomptés. Commence alors le long processus de domestication qui fera de nos des individus utiles, productifs, dociles — de la main d’œuvre corvéable à l’envi, des consommateurs assidus, des marchandises à jeter après usage. Le fameux «Terrible Two» est une étape décisive d’intensification de ce processus, comme l’est la crise d’adolescence. Si ces moments sont adéquatement encadrés et réprimés, l’individu deviendra utile à la société — c’est-à-dire, suffisamment dépouillé de lui-même pour être profitable pour ses maîtres.

Ce que nos maîtres veulent, c’est que nous soyons doux, faibles, sans défense – en d’autres mots, que nous soyons des mineurs à perpète. C’est d’ailleurs flagrant pour certaines catégories particulièrement opprimées d’individus, comme jadis les femmes au Québec et encore aujourd’hui les autochtones, pour qui ce statut de mineur est non seulement gravé au fer rouge dans leurs conscience, mais aussi inscrit dans la loi. Des individus forts, indépendants et souverains sont par définition indomptables et inutiles, voire un danger, pour une société hiérarchique basée sur la soumission et l’exploitation. Voilà pourquoi on ne peut échapper à la scolarisation. Voilà pourquoi l’éducation est un processus de domestication et d’infantilisation. Plus vous fréquentez l’école, moins vous serez apte à devenir un être autonome et indépendant. Plus vous étudiez longtemps, plus les risques sont grands que vous deveniez un enfant perpétuel, un être démuni qui ne survivrait pas longtemps hors de la geôle que les maîtres ont bâti pour lui. Plus vous accepterez d’être ainsi domestiquée, plus vous risquez d’être parfaitement intégrée à cette broyeuse de chair et d’os infernale qu’on désigne sous le nom de société – jusqu’à en devenir, pourquoi pas, un des maîtres.

Encore une modeste proposition de bombages pour aérosols en panne d’inspiration

Mardi 29 janvier 2013

Université du Québec à Montréal, novembre 2012

N’acceptez de dormir seulement que pour rêver.

Vous avez voté pour eux, mais je suis gentille, je vous laisse quand même le droit de vous plaindre.

Si vous avez bonne presse, dites-vous qu’il y a quelque chose que vous ne faites pas correctement.

Nous ne serons satisfaits de nos dirigeants que lorsque chacun de nous sera le sien propre.

Trollons la presse bourgeoise ! Vive la dictature du commentariat !

Jamais prêcher, seulement désillusionner.

Il n’y a pas de meilleur gouvernement que pas de gouvernement.

Je suis tellement nihiliste que j’en deviens aimable.

Libérez tous les prisonniers, même ceux qui sont innocents.

Nouveau gouvernement: est-ce grossier de ne pas attendre les cent jours pour dire «je vous l’avais bien dit»?

Pour le droit d’abstention à seize ans.

Mariage pour tous maintenant! Adultère pour la plupart ensuite!

Brûler de désir de brûler.

Ce que nous avons à perdre mérite d’être perdu.

Votre corps n’est pas laid et repoussant – c’est la société qui l’est.

Ceux qui font des révolutions à moitié ont quand même pas mal de fun.

Toute résistance est fertile.

N’accpetez plus d’ordres, embrassez le désordre.

Je préfère risquer la prison que vivre somme si j’y étais déjà.

Riot Dog m’absoudra.

Le travail: mode d’emploi

Mercredi 23 janvier 2013

Étape 1 Étape 2 Étape 3Étape 4Étape 5Étape 6Étape 7Étape 8Étape 9Étape 10Étape 11Étape 12Étape 13Étape 14Étape 15Étape 16

(Business Reply, par Packard Jennings)

Demande de rançon

Vendredi 11 janvier 2013

Nous détenons en ce moment même celui que vous nommez communément « le créateur », votre « Seigneur », « l’Être Suprême » ou tout simplement « Dieu ». Soyez rassurés, il va bien, même s’il est un peu contusionné suite à un bref séjour dans la valise de notre Yaris.

La photo la plus récente de dieu

Si vous voulez espérer qu’il vous soit rendu sain et sauf, nous exigeons que ce fléau connu sous le nom de «religion» soit éradiqué de cette planète, ce qui implique:

1. L’expulsion immédiate de tous les « représentants de dieu sur terre », ce qui inclut entre autres les bonnes sœurs, les prêtres, les curés, les pasteurs, les ministres du culte, les rabbins, les mollahs, les ayatollahs – ainsi que tous les autres weirdos superstitieux portant des chapeaux de fantaisie – de tous les lieux de culte.

2. La transformation desdits lieux de culte, églises, synagogues, temples, moquées, ashrams et cathédrales en établissements sains et honnêtes comme des cliniques d’avortement, des bars gays, des clubs échangistes ou des sites d’injection supervisée ;

3. La rétractation publique et solennelle du pape – cet ex-nazi rabougri qui incarne à lui seul toute la tyrannie que la mort exerce sur la vie dans notre monde et qui (si on en croit ce qu’il raconte) n’a jamais connu l’extase de l’amour physique, pas même de sa propre main. Il devra faire amende honorable pour les deux mille dernières années de destruction humaine, préférablement la soutane relevée et la crosse au vent. Nous exigeons ceci, non seulement au nom de tous ceux et celles qui sont morts pour avoir refusé de s’agenouiller devant la sainte inquisition, les croisés et les missionnaires, mais aussi pour tous ces gens terrorisés depuis des siècles par leurs propres désirs et qui ont été contraints à les sacrifier avec leur curiosité, leur autonomie, leur humanité et leur individualité au nom des hallucinations sacrées et moralisatrices des chrétiens au pouvoir;

4. La libération de tous les prisonniers religieux à travers le monde, en particulier ceux et celles qui, dans les théocraties dictatoriales comme l’Arabie Saoudite et les États-Unis d’Amérique ont été incarcérés pour avoir eu l’audace de refuser toute forme de morale et de spiritualité imposées. Oh, pendant que nous y sommes : nous exigeons aussi la destruction des prisons, puisqu’elles sont la matérialisation explicite de la morale imposée ;

5. L’organisation, devant la Kaaba, l’église du Saint-Sépulcre ou le mur des lamentations, d’une orgie publique avec la participation de Faytene Kryskow, Fred Phelps, l’Ayatollah Ali Khamenei, Yogi Adityanath, Dov Lior, Rod Bruinooge, Scott Lively, James Dobson, Madeline Crabb, Georges Buscemi, David Miscavige, Guru Asaram Bapu, Frigide Barjot, Charles McVety, Pat Roberston, Joy Smith et Terence Rolston qui devront baiser frénétiquement jusqu’à ce que leurs dents en tombent. Nous exigeons qu’aucune permutation ne soit négligée, que toutes les possibilités d’accouplement oral, génital et anal soient exécutées et que les relations homosexuelles aient priorité sur toutes les autres. Nous exigeons également que les militants de la Campagne Québec-Vie se joignent à ceux de Focus on the Family Canada pour réciter l’intégrale de La philosophie dans le boudoir pour encourager les participants. Cette orgie, qui sera diffusée en direct sur internet, devra durer au moins vingt-quatre heures, car c’est le temps minimal dont auront besoin ces fous de dieu pour casser leur armure caractérielle.

Si vous n’accédez pas à ces demandes dans les quarante-huit heures, nous vous rendrons quand même votre divinité – mais ce sera dans trois valises non-marquées et en petites coupures.

Signé: une amie qui ne vous veut pas nécessairement du bien.

Sirventès du néant

Dimanche 30 décembre 2012

«Je n’ai fondé ma cause
sur rien»
Mais aussi:
Ma poésie
Mes amours
Mes luttes
Ma vie

L’univers n’a ni sens
Ni but
Ni morale
C’est un abysse
Un puits sans fond
Un vortex menant
Tout droit vers le néant

Le sens que je lui donne
Est fugace
changeant
Sans espoir
Sans considération
Pour un quelconque
Futur

Je plonge dans le vide
Les yeux grands ouverts
Sautillante
Valsante
Joyeuse
Sans peur
Sans regrets

Mais mes amants
Sont peu nombreux
Car la plupart sont recroquevillés
Sous l’édredon de la foi
La tête enfouie
Dans l’oreiller
De l’idéologie

La plupart convaincus
Qu’ils ne tombent pas
Que le sol est compact
Sous leurs pieds
Que Dieu, la science
Marx, l’identité, l’anarchie
Guident leurs pas

Tous ces fantômes
Sont des assises mentales
Or, dans l’abysse
Toutes les assises
Sont en réalité
de froids planchers
De prison

Quand les fondations
Disparaissent
Choir
Devient un autre mot
Pour s’envoler
Pour s’embraser
Dans l’ivresse

Nous qui tombons
Et en jouissons en riant
Les larmes aux yeux
Nous scintillons
Insaisissables
Magnifiques
Enfin libres

Confiture de blasphèmes

Dimanche 18 novembre 2012

Hostie – La brume de la religion continue d’envelopper le monde. Ses nuées toxiques corrompent chaque instant de liberté et de plaisir. Combien de fois encore aurons-nous à tuer dieu avant que son spectre sanglant cesse de hanter nos rêves et de transformer le monde en cauchemar? Il faut continuer de mastiquer des blasphèmes tant que le sacré nous passera la laisse au cou. Il faut étaler sa morve sur l’hymen du sacré tant et aussi longtemps qu’il nous garrottera, car le sacré est une anguille grouillante qui pend de l’anus d’un dieu qui n’a rien d’autre à faire que de sodomiser des charognes. Dans ses temples putrides, les fidèles mâchonnent des tampax imbibés dans l’espoir de tuer ce qui est déjà mort en eux.

Tabernacle – J’ai vu la bile brunâtre couler de la bouche des députés et des prêtres putrides. Elle se mélange à la vinasse aigre de leur divine et patriotique ivresse quand ils portent des toasts en l’honneur du sacrifice de la vie, des désirs et de la jeunesse des autres sur l’autel sculpté dans le fumier qu’ils appellent «dieu» et «patrie». Esprits décents et bien-pensants, votre sexe a été remplacé par un boudin. Vos filles ont enfin retiré leur culotte, elles chient sur vos gueules et enfoncent leurs ongles grenat dans vos plaies pour vous instiller cette innocence qui vous empoisonnera le sang. Votre dieu est un cadavre ronflant, ils se roule dans ses propres déjections morbides et vous vous délectez de ses miasmes funéraires.

Calice – Des ogres dévots au sourire simplet dévorent les rêves de leurs fils comme des poux convaincus d’être des jaguars. Longtemps je suis restée prostrée dans le saint chrême et le smegma qui a englué mes aïeux. Ce temps-là est bien fini. Par fidélité envers leurs tourments, je vais chaque lundi danser sur la tombe des dieux uniques pour en retourner la terre du talon et écraser les vers gras qui s’en échappent. Pendant que les soldats du christ violent les consciences sur les banquettes du parlement, je frotte ma plotte contre l’autel, je pisse sur le pain azyme, je trempe mon cul dans le bénitier et y dépose un embryon gluant, rigolard et fraîchement avorté .

Ciboire – Chaque fois que la noune décatie de la nonne bâille une flatulence poissonnière dans le royaume des cieux, chaque fois que notre sainte mère enfonce la crosse diocésaine dans son anus de poulet, la queue mollassonne de notre seigneur entame sa danse macabre pour aller déposer sur la langue pourrie du prédicateur trois jets de sperme fromager. C’est dans ces circonstances que l’envie de fracasser les bienheureuses rotules du pape exogène à coup de pied de biche devient impétueuse. Hélas, je dois me contenter de me torcher avec le scapulaire du cardinal et le glisser entre les pages de son missel, comme une image sainte graisseuse et vélocipédiste.

Sacrement – Je serai éternellement et joyeusement rêveuse. Voilà mon cri de guenon rebelle, voilà ce que je ferai, jusqu’à ce que les cols romains en peau de prépuce n’auront pas mis fin à leurs coïts moroses. Quand les plaques policières seront châtres par la lame clitoridienne de ma belle-soeur, j’irai épingler leurs couilles oculaires sur la couronne d’épines qui orne le front bovin du messie visqueux. Jésus, tu es une varice sur mon cul, tu me donnes envie d’éternuer des clous pour te faire bander sous ton pagne pisseux. Jésus, tu es la verrue qui orne le méat baveux de la bite monumentale qui arrose les enfants de foutre vert de la Toussaint à la Chandeleur.

Christ – Deux junkies aux seins tatoués payèrent une visite au souverain pontife. Elles vomirent dans sa bouche ses sermons les plus sacrés, puis l’enduisirent de merde molle et jaune pour qu’il meure, enfin, en odeur de sainteté. Depuis, il aime faire vriller sa langue sur les plaies purulentes de son sauveur, ce salaud de dégusteur d’étron au regard absent. Yahweh, ta bite est aussi molle que celle d’Allah, tu lui donnes de la vigueur à coup de seringues, de meurtres angéliques et de cheeseburgers hermaphrodites que tu dégustes en te laissant enculer délicatement par les zélotes à la barbe laineuse. Plus personne ne mourra en martyr pour toi, tu crèveras sous les coups de nos ricanements, tu t’évaporeras dans nos orgasmes aériens et alors, enfin, nous pourrons aller ailleurs.

Le jour de la mémoire sélective

Mercredi 14 novembre 2012

Bon, je l’avoue tout de suite : dès que je me fixe une date de tombée, c’est trop tentant de ne pas la respecter. C’est comme les pancartes «Ne pas marcher sur le gazon» : pour moi, c’est une incitation impétueuse à la désobéissance.

Nous voici donc bien après le jour de l’oubli (que je n’avais pas oublié, malgré la gentille remontrance de Bakouchaïev) et il est grand temps de vous donner la solution de mon super jeu incroyablement divertissant. Vendons tout de suite le punch : il s’agit de soldats canadiens photographiés alors qu’ils interviennent dans deux guerres civiles oubliées du XXe siècle – oubliées, même par le Musée canadien de la guerre et le Ministère des anciens combattants. Lest we forget mon cul, hein.

Avant de dévoiler la solution et le nom du lauréat, j’aimerais vous dire à quel point les commémorations officielles me tapent magistralement sur les rognons. Nous vivons dans une société (postmoderne, il va sans dire) qui entretient et cultive l’ignorance et l’oubli, principalement par son système d’éducation trop efficace pour être honnête et ses médias de masse qui nous instillent quotidiennement leur camelote décérébrante et hautement addictive. Cette immersion dans l’ignorance béate et le présent perpétuel est ponctuée par des commémorations organisés par nos gouvernements bienveillants qui nous rappellent périodiquement les aspects de notre passé qui sont utiles à l’entretient des assises de leur pouvoir. Évidemment, cela ne se fait pas sans heurts ni controverses (on n’a qu’à se rappeler de la tentative ratée de mettre en scène la bataille des plaines d’Abraham et le fameux moulin à paroles en 2008), mais la plupart du temps, on crée des mythes utiles qui nous confortent dans l’idée que nous vivons une époque formidable dans le meilleur pays au monde, grâce au sacrifice héroïque de nos ancêtres sur qui il serait vachement ingrat de cracher notre bile.

L’histoire officielle – qui bien souvent est la seule que connaissent les non-historiens, journalistes et intellectuels compris – est une galerie des glaces remplie de statues de cire et de saints momifiés, jetés à la face d’un public plus ou moins blasé. La commémoration terminée, les images d’Épinal qui restent dans l’inconscient collectif ne sont plus que des clichés grotesques et éculés. La grande noirceur duplessiste, époque heureusement révolue faite de fanatisme religieux, d’anti-gauchisme hystérique et de corruption généralisée (lol). La révolution tranquille, le moment béni des dieux où le Québec s’est retourné sur un dix cennes et est devenu moderne le temps d’une nuit à Schefferville. Les aborigènes de Nouvelle France qui sont passés de sauvages dévoreurs de cœurs encore palpitants de missionnaires à gentils écologistes qui ont toujours vécu en harmonie avec les colons français – jusqu’à ce que les méchants anglais tuent leurs bisons et les mettent dans des réserves, ce qui les a transformés en méchant mohawks anglos qui vendent des cigarettes de contrebande qui font tousser jaune. Sans compter la querisse de guerre de 1812 qui aurait créé le Canada moderne, même si aucun des combattants savaient qu’ils étaient des Canadiens.

Cette mémoire sélective, dont le Jour du souvenir est la parfaite illustration, est une des multiples armes dont le pouvoir a recours pour nous asservir. Dans le discours du gouvernement fédéral, les anciens combattants sont tous des patriotes qui ont volontairement donné leur jeunesse, leur santé et même leur vie pour défendre la liberté que nous avons le privilège de savourer chaque jour. Pour ce qui est de la liberté, nous savons tous que c’est une blague monumentale. Il ne faut toutefois pas oublier que le cliché du vétéran-combattant-volontaire-de-la-liberté est tout aussi risible.

Bon, la solution, maintenant. Les soldats des deux photos ont en commun d’être des combattants oubliés qui ont été parachutés en plein milieu de guerres civiles. La différence, c’est que les premiers l’ont fait à leur corps défendant, alors que les autres l’ont fait volontairement et dans l’enthousiasme.

La première photo date de 1919. On y aperçoit des soldats du corps expéditionnaire canadien qui avaient établi leur camp près de Murmansk, en Sibérie. Depuis 1918, une guerre civile opposant l’armée rouge bolchévique d’une part et les armées blanches pro-tsaristes de l’autre faisait rage. Les alliés de la Première guerre mondiale, voulant étouffer dans l’œuf la révolte populaire que constituait (aussi) la révolution russe, décidèrent d’intervenir pour ouvrir un front oriental en soutien aux blancs.

Alors que l’armée insurrectionnelle de Makhno redistribuait en Ukraine la terre directement aux paysans, le brave soldat qu’on voit sur la photo se battait pour réinstaurer une des pires dictatures de l’histoire, celle des Romanov. Membre du 259e Bataillon (une unité formée spécialement pour cette mission), il était fort probablement un conscrit  de Montréal ou de Québec –  soit les régions du Canada ayant le plus protesté contre la conscription et l’ayant même rejetée lors de l’élection référendaire de 1917. Des 1 083 hommes du bataillon, seuls 378 étaient des volontaires. Et encore : on leur avait dit qu’ils allaient sauver la mère patrie britannique et/ou française des barbares boches qui menaçaient l’humanité et la civilisation, pas qu’ils se retrouveraient les deux pieds dans la neige de la Sibérie à se geler le cul pour un conflit dont ils ne saisissaient pas trop les tenants et les aboutissements. En tout, 4000 soldats furent envoyés en Sibérie et 24 y perdirent la vie, après avoir lutté farouchement… contre l’ennui,  contre l’absurdité incompréhensible de la situation et contre la démangeaison lancinante de se mutiner. De retour au pays, ils furent traités comme les autres vétérans de la Grande Guerre, sans toutefois mettre l’emphase sur la particularité de leur expérience, si bien que l’intervention en Russie est carrément disparue de la mémoire collective.

Si les combattants du corps expéditionnaire canadien en Sibérie étaient pour la plupart des conscrits récalcitrants, ceux qui figurent sur la seconde photo étaient plutôt des volontaires enthousiastes. Il s’agit de canadiens du bataillon Mackenzie-Papineau, qui ont été intégré dans le quinzième régiment des Brigades internationales dans le camp républicain lors de la Guerre civile espagnole.

Les Mac-Paps, comme on les surnommait, étaient pour la plupart des immigrés ou des fils d’immigrés qui militaient surtout au sein du Parti communiste du Canada, mais aussi dans le mouvement syndical et dans le CCF, l’ancêtre du NPD. Vous connaissez probablement  le contexte : en 1936, un coup d’État raté contre la république espagnole plonge le pays dans la guerre civile. Le conflit oppose les forces du front populaire (nationalistes catalans, socialistes, communistes et anarchistes) aux militaires fascisants du général Franco qui jouissent de l’appui de l’Église catholique, de l’Italie fasciste et de l’Allemagne nazie. Ce conflit est aussi une révolution sociale de type anarchiste, due à l’influence des syndicats de la CNT en Catalogne et en Aragon, et aussi une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile, entre les anarchistes et le POUM trotskisant d’une part et les communistes de l’autre. Enfin, la Guerre d’Espagne est en quelque sorte la répétition générale de la Seconde guerre mondiale, où sont expérimentées les tactiques qui marqueront ce conflit, comme le bombardement systématique des populations civiles.

Lorsque le conflit fut déclenché, de nombreux volontaires en provenance de partout au monde décidèrent de s’enrôler pour voler au secours de la république espagnole. Ces brigades internationales, bien qu’organisées par l’Internationale communiste (et donc, par l’URSS), étaient formées de militants de convictions diverses qui avaient en commun le désir de stopper la progression du fascisme dans le monde.

Les brigadistes canadiens étaient pour la plupart des anglophones de Montréal. Ils se sont battus à Jarma, près de Madrid, entre février et juin 1937, puis ont participé à la bataille de Brunete en juillet de la même année. On les retrouve dans toutes les autres batailles majeures jusqu’à la fin du conflit : Teruel, l’offensive d’Aragon, la bataille de l’Èbre. Au moment de la prise de la Catalogne par les forces de Franco, certains ont pu fuir par bateau, alors que la majorité a dû traverser les Pyrénées à pied pour se réfugier en France… où ils furent arrêtés par les gendarmes et mis en camp de concentration.

Le retour au pays fut particulièrement difficile pour les Mac-Paps. Le gouvernement canadien était franchement hostile envers eux, sous prétexte qu’il s’agissait de sales communistes (ce qui, comme je l’ai dit plus haut, n’était pas exact). Ce n’est qu’en janvier 1939 qu’Ottawa accepta de les laisser rentrer au pays. Ces vétérans furent l’objet d’enquêtes de la GRC, la plupart d’entre eux furent placés sur des listes d’individus subversifs et eurent toutes les misères du monde à se trouver de l’emploi. Lorsque le Canada déclara la guerre à l’Allemagne, certains Mac-Paps furent interdits de service dans l’armée pour cause de «manque de fiabilité politique» – l’État-major allant jusqu’à les qualifier d’«antifascistes prématurés».

Le nom des Canadiens qui sont morts en Espagne n’apparaît pas dans les livres du souvenir qui se trouvent dans la Tour de la Paix du parlement et leur sacrifice n’a jamais fait l’objet d’une mention pendant les célébrations du Jour du souvenir. Aucun de ces vétérans n’a eu droit à une pension ou aux services de santé offerts par le Ministère des anciens combattants. On a attendu la chute de l’URSS (et le décès de la plupart d’entre eux) pour ériger, en 2001, un monument commémoratif à Ottawa que je n’avais jamais visité avant hier après-midi, malgré que j’habite juste de l’autre côté de la rivière depuis dix ans.

Maintenant, je sais que la question qui brûlent TOUTES vos lèvres est : «Qui a gagné et quel est le prix mirobolant et flabergastant qu’il ou elle se mérite?» Puisque je n’ai pas eu de réponse claire de personne, voici comment nous allons procéder. Si vous estimez avoir gagné, écrivez-moi en privé; si votre argumentation est convaincante, vous recevrez une copie de Pr0nographe, le ebook érotique qu’il faut se procurer pour pouvoir dire qu’on l’a lu. Je sais, je sais, je suis un monstre de générosité. Ça va me perdre, un jour.

Le jour de l’oubli

Dimanche 4 novembre 2012

Novembre, mois du froid, de la noirceur et des morts. Pendant que les boutiques se remplissent lentement, mais sûrement, de camelote clinquante et de ritournelles de Nowell, distrayons-nous avec ce jeu super incroyablement amusant.  Voici deux jolies photos:

J’offre à celui ou celle qui saura me dire qui sont ces joyeux lurons (ainsi que le moment et l’endroit où ils ont été photographiés) un prix si fabuleux que l’humidité de mon entrecuisse s’en trouve sérieusement bouleversée. Vous avez le droit de tricher, mais sachez que vous rendre au Musée canadien de la guerre à Ottawa ne vous aidera pas du tout. La solution et le nom du lauréat vous seront dévoilés en grandes pompes le 11 novembre, jour de l’oubli.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Dimanche 28 octobre 2012

(Une réécriture d’un texte d’E. Armand.)

Se lever à l’aube. Se rendre sans tarder au travail en utilisant un quelconque moyen de locomotion rapide. En d’autres mots, se laisser confiner dans un espace plus ou moins spacieux, la plupart du temps mal ventilé. Assis devant un ordinateur, taper sans cesse des lettres, des messages, des rapports qui n’auraient probablement jamais été produits s’il fallait les écrire à la main. Ou encore, faire fonctionner une machine pour produire des objets tous identiques les uns aux autres. Ne jamais s’éloigner davantage que de quelques pas de la machine pour assurer une surveillance constante et répondre à tous ses besoins. Quand ce n’est pas répéter continuellement les mêmes gestes, les mêmes mouvements, automatiquement, continuellement. Surtout, le faire des heures et des heures durant, au même endroit, dans la même atmosphère, jour après jour, après jour, après jour.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Produire. Produire encore. Produire à nouveau. Comme hier, comme l’avant-veille, comme le jour avant. Comme demain, aussi, à moins que la maladie ou la mort ne frappent. Mais produire quoi, au juste? Des objets qui semblent inutiles, superflus, mais dont l’utilité ne peut être discutée. Des objets complexes dont on ne connaît qu’un seul des aspects. Des objets si complexes qu’on n’a qu’une vague idée de toutes les étapes nécessaires à leur production. Produire sans savoir la destination finale des objets qui sont produits, des métaux qui sont extraits du sol, des arbres qui sont abattus et ébranchés. Produire sans être capable de refuser de produire pour des gens qu’on n’aime pas ou pour des fins qui nous terrorisent, produire sans avoir un seul mot à dire, sans avoir le loisir d’exprimer la moindre initiative. Produire à toute vitesse. Devenir un simple outil de production, dirigé, manipulé, surmené jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la cassure. Et recommencer le lendemain.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Commencer la chasse au client dès les premières minutes du matin. En faire une quête, une obsession. Sauter du vélo au métro, du métro à la voiture, de la voiture à l’autobus. Arpenter la ville dans tous les sens. Faire tous les efforts pour surestimer la valeur de la marchandise, la vanter comme on écrit une ode à l’amour de sa vie. Cracher sur celle des autres, y mettre toute sa hargne et son ressentiment. Ou encore, rester debout derrière un comptoir et ne fréquenter que des inconnus avec qui on n’entretient que des relations transactionnelles. Devoir leur sourire, leur démontrer une affection quasi filiale, même s’ils sont imposés, même si on ne les a pas choisis, même si ce sont de sombres crétins, devoir les traiter mieux que l’on traite son amant et son amante mieux que l’on se traite soi-même. Retourner ensuite à la maison, très tard le soir, surexcité, écoeuré, insatisfait, tout en rendant involontairement les gens autour de soi, les gens qu’on aime, tristes, misérables, avec des attaches de plus en plus ténues avec la vie.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Pourrir entre les quatre murs d’une cellule. Ressentir le futur inconnu qui nous sépare de nous-mêmes – ou de ce que nous considérons comme nous-mêmes. Recevoir sa sentence et se laisser envahir par la sensation que la vie se dérobe, qu’elle nous quitte pour toujours, qu’il n’y a plus rien qu’on puisse faire pour l’influencer. Être cloué dans un lit, dans une cellule capitonnée, dans un fauteuil roulant, sur un banc d’école. Se retrouver suspendu dans un vide climatisé de plomb et de béton pour des mois, pour des années. Ne plus être capable de se battre. Ne devenir rien d’autre qu’un numéro, un rebut, un chien de paille, une quantité négligeable qui doit être soumise, surveillée, contrôlée, espionnée, exploitée, selon la gravité du crime – ne serait-ce celui d’être jeune, vieux, pauvre ou malade.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Porter un uniforme. Pour une, deux, trois années, souvent plus. Répéter sans cesse le geste de tuer d’autres individus. Dans l’exubérance de la jeunesse, être enfermé dans d’immenses édifices où l’on doit entrer et sortir seulement à des moments prédéterminés. Consommer, marcher, se lever, s’endormir, faire tout et rien à des moments fixes. Tout cela pour apprendre à se servir d’outils conçus pour enlever la vie de gens qu’on n’a jamais rencontrés et qu’on ne rencontrera qu’au moment d’appuyer sur la gâchette. Se préparer chaque jour à tomber, un jour ou l’autre, sous les balles de ces mêmes inconnus contre qui on n’a objectivement aucune querelle. S’entraîner à mourir et à tuer comme une machine de mort robotique, comme une arme entre les mains des privilégiés, des puissants, des vandales aux dents en or – alors que nous sommes dépossédés de tout, même du droit de respirer.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Se retrouver du jour au lendemain sans emploi, sans moyen de survie, suite à un caprice du patron, suite au désir de restructuration du conseil d’administration, suite aux pressions des actionnaires insatisfaits du rendement de leur investissement, suite à la mécanique impersonnelle de la gestion du personnel, suite aux aléas ordinaires et naturels du marché. Dépendre de l’assistance publique, sous l’oeil vigilant et soupçonneux du fonctionnaire, devoir justifier ses maigres possessions, être convoquable et corvéable à souhait, devenir pupille de l’État. Se retrouver seule avec deux enfants à nourrir et éduquer, ne manger qu’un repas par jour pour s’assurer que la faim ne les tenaille pas trop, qu’ils puissent grandir sans carences et ne pas trop souffrir de l’instruction qu’on leur assène en classe. Voir ses propres forces, sa propre jeunesse et sa propre beauté s’étioler devant les miroirs du comptoir familial, dans la queue de la banque alimentaire ou devant le sourire trop satisfait du propriétaire du pawnshop. Devoir être reconnaissante et larmoyante lorsqu’on vient vous donner un panier de Noël composé de boîtes de thon et de pois chiches. Faire semblant de jouir lorsque le propriétaire nous met sa sale bite en échange d’un délai supplémentaire pour le loyer.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Être incapable d’apprendre, d’aimer, de rester seule, de jouir à sa guise. Devoir rester sous les néons alors que le soleil luit et que les fleurs embaument l’air tiède et doux du matin. Ne pas pouvoir profiter du soleil de midi quand souffle le vent se lève et que la neige fouette sa fenêtre. Ne pas pouvoir marcher vers le nord quand la chaleur devient insupportable et brûle l’herbe dans les champs. Partout et toujours se heurter à des lois, à des frontières, à des interdits moraux, à des conventions sociales, à des règles, à des juges, à des usines, à des bureaux, à des magasins, à des prisons, à des écoles, à des hôpitaux, à des casernes, à des hommes et des femmes en uniforme qui protègent, entretiennent et défendent un ordre mortifère qui enchaîne les individus dans des enclos. Un ordre qui non seulement exige qu’on le respecte et qu’on travaille pour lui, mais qui a l’outrecuidance d’exiger aussi qu’on l’encense, qu’on le porte aux nues, qu’on meurt pour lui.

Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

Et vous? Vous, les amoureux de la vie, les chantres du progrès et de la démocratie, vous les amants de la nation, du marché et de l’ordre, vous les moralisateurs, les apôtres de la responsabilité et du travail, répondez-moi: est-ce tout ce que vous avez à offrir? Est-ce cela que vous appelez «vivre» ?

La construction du désir

Samedi 20 octobre 2012
«J’abuse du "je" pour que personne ne se sente
obligé d’adhérer à ce que je raconte»
Anne Archet, tard le soir,
après trois verres de vin

Je suis un individu, c’est-à-dire un être traversé par un flux incessant d’émotions, de gestes, d’actions, d’interactions et de relations. Tout cela ne vient pas de moi – du moins, pas entièrement. La fibre même de mon individualité est définie par l’endroit où je suis née, par l’endroit où j’ai grandi, et par l’endroit où je continue d’assumer mes rôles sociaux. Mon Moi est gouverné par le contexte social dans lequel je suis plongée.

Évidemment, l’éducation que j’ai reçue, les parents que j’ai eus (ou que je n’ai pas eus) et les écoles que j’ai fréquentées ont eu une lourde influence sur ce que je suis. Mais ça ne s’arrête pas là. En fait, ça ne s’arrête jamais. Les activités qui me permettent de survivre – travailler, acheter, me vendre à la pièce et en petites coupures – sont des constructions, des produits de ce contexte. Elles monopolisent l’essentiel de mon temps de veille, ce qui fait que les interactions que j’ai avec mes semblables, les espaces que j’occupe et les gestes que je pose me sont, pour l’essentiel, imposés. Je ne suis pas la seule : pensez seulement à tout le temps que vous passez à attendre en ligne, à vous déplacer dans un bus ou à rester coincé dans un bouchon de circulation, pensez ces échanges verbaux interminables avec des étrangers dont vous n’avez rien à foutre.

Photo de Jean-Yves Lemoigne

Ces activités et ces interactions influencent inévitablement mes émotions en les diluant au point des rendre pitoyables et médiocres. Et ça, c’est sans compter ce à quoi je m’expose plus ou moins volontairement pendant les brefs moments qui ne sont consacrés ni aux obligations sociales, ni à la survie, ni au sommeil : la très lucrative industrie du divertissement. Chaque émission de télé, chaque chanson pop, chaque film, chaque jeu vidéo, chaque publicité façonnent mes émotions; ils définissent aussi les paramètres acceptables de mes émotions en me donnant des exemples de la manière de les ressentir et de les exprimer dans diverses situations. Si je reste passive face aux stimuli que m’offre l’industrie du divertissement, même mes émotions ne seront pas vraiment les miennes, mais un agrégat de tout ce que j’aurai glané sur internet ou à la télé. Ceci explique pourquoi nos présumées passions, relations amicales ou amoureuses, aspirations et ambitions retombent souvent dans les mêmes ornières, dans les mêmes clichés que nous répétons et rejouons continuellement et qui créent ce désert de monotonie dans lequel nous claudiquons tous et s’étend du berceau à notre tombe.

Pour fuir cet enfer climatisé, il me faut créer mes propres passions et mes propres désirs. Je dois développer une capacité intentionnelle de spontanéité – car sans choix conscient, il ne peut y avoir de spontanéité, il ne peut y avoir que des réactions, des réflexes routiniers et des habitudes.

Je sais qu’il peut sembler paradoxal de parler de construction volontaire de désirs. Comment pourrais-je même envisager sérieusement de créer volontairement mes propres impulsions? Les mots «création» et «construction» sont ici les plus importants. Les passions et les désirs des individus sont créés par le contexte social, mais une abstraction n’a pas le pouvoir de créer quoi que ce soit. Autrement dit, ce sont des individus qui ont intérêt à définir mes passions et mes désirs à ma place, pour leur propre profit, et qui ont à leur disposition les techniques et les moyens pour le faire qui créent et canalisent ces passions et ces désirs. Ceci n’a rien à voir avec une théorie du complot; ce n’est qu’une simple description de la raison d’être de la publicité, des relations publiques, de la propagande et du divertissement passif. Vous désirez le nouveau iPhone; jusqu’à quel point pensez-vous être le créateur de ce désir? Poser la question, c’est y répondre.

Tout ça pour dire que les désirs ne sont pas innés. Personne ne naît avec l’envie de mordre dans un Big Mac, de rouler en Kia, de fumer des Camel ou d’être promu sous-chef de division par intérim. Les désirs sont des constructions et il n’y a aucune raison que je ne puisse pas les construire moi-même, pour moi-même. Si je ne le fais pas, ceux qui sont prêts à le faire pour moi sont légion. Tout ce que j’ai à faire, c’est me laisser choir dans les bras des normes sociales. Mais si je veux créer mes propres désirs et mes propres passions, je dois entrer en rupture avec les canaux habituels de la normalité sociale et expérimenter avec la spontanéité intentionnelle.

La spontanéité ne peut exister qu’en tant que choix conscient, qu’en tant qu’intention. Quand j’agis instinctivement, inconsciemment – c’est-à-dire, comme tout le monde à notre époque – mes actions se limitent à l’habitude, aux rôles sociaux qui m’ont été inculqués, bref, rien de ce qui vient de moi, rien qui n’est le résultat de ma propre créativité. J’agis alors conformément à ce qui est attendu de moi, en conformité avec les désirs qui ont été créés pour moi dans le but de m’asservir.

Le désir est une construction et cette construction n’est pas nécessairement la mienne. Le désir peut être une impulsion créatrice qui mène à l’exploration et l’expérimentation. Mais cette impulsion ne peut exister pleinement que dans la mesure où ma vie n’a pas déjà été créée par d’autres – ce qui signifie que le désir ne peut exister qu’en conflit avec l’ordre social existant, puisque cet ordre social me prive de ma capacité de créer ma propre vie.

Je vis dans une société post-industrielle où la consommation règne en maître et où les désirs sont continuellement manufacturés. Ces désirs mortifères sont essentiels à la cohésion sociale et au maintien des dispositifs de pouvoir qui m’écrasent. Dans ces conditions, je n’ai pas d’autre choix que de me soumettre ou de me révolter. Ce que l’on nomme communément « désir » dans l’ordre social que nous subissons n’est rien d’autre qu’une envie confectionnée pour des objets prédéfinis et extérieurs à moi-même qui ne sont pas de ma propre création, et ce, même si je les ai produits moi-même. Se laisser mouvoir par ces désirs, c’est se conformer. Quant à la révolte, c’est la construction de ses propres désirs, c’est la sculpture de soi-même qui mène à une confrontation directe avec l’ordre social.


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