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Réflexions émotives et désordonnées sur le plagiat

« Tout véritable poète est un plagiaire
La strophe s’efforce à tout bout de champ
De figurer l’énormité des nuages,
Les noces de l’humidité et de l’ardent,
La phrase déploie ses méandres comme le fleuve,
Comme le fleuve irrigue la terre poème,
Les arbres peuples ses bords.»
– Michel Waldberg

Comme vous vous en doutez sûrement, je suis d’un narcissisme sans borne. Pour le simple plaisir de voir qui m’insulte et qui me porte aux nues sur internet, j’ai développé des techniques complexes et subtiles d’auto-googleage qui propulsent le vanity search au rang des beaux arts. Bref, il ne se passe rarement une journée sans que je ne passe quelques minutes à contempler ce que les interwebs racontent sur ma glorieuse personne. Ce faisant, je tombe régulièrement sur des gens prennent mes textes, les publient sur internet et les signent de leur nom. Parfois, c’est le texte intégral. Parfois, le titre change, certains mots aussi.

Il y en a qui appelleraient ça du plagiat – moi, j’appelle ça du réemploi créatif. J’adore être plagiée, c’est pour moi le plus beau des compliments. Et puisque je ne crois à aucune forme de propriété, pourquoi irais-je me plaindre?

La plupart du temps, je tombe sur ces textes plagiés par hasard, longtemps après le «délit». Je ne manque alors jamais de féliciter l’auteur en louant la qualité de sa muse (c’est ma façon bien à moi de me jeter des fleurs). Mais cette fois-ci, le plagiaire s’est fait mettre le nez dans son caca de façon si cavalière et définitive que je n’ai même pas le cœur à le faire. Cette humiliation publique me rend des plus mal à l’aise, surtout de la dénonciatrice adopte le ton de celle qui a été offensée – alors qu’en théorie, ce devrait être moi qui pousse les hauts cris. Ce que j’en comprends, c’est que pour elle, le fait de plagier disqualifie instantanément non seulement l’œuvre, mais aussi l’auteur-usurpateur.

Voici un autre exemple. En septembre 2012, je publiais flegmatiquement sur ce blog un texte intitulé La route vers nulle part. Or, voilà que je tombe sur ceci. Ce que le nouvel auteur a fait, outre le reprendre à son compte, c’est de changer le titre et l’accompagner d’une bien meilleure photo que celle que j’avais de toute façon piquée sur le web sans même me donner la peine d’indiquer la source. Est-il moins original que moi? J’en doute. Il a bien saisi l’origine nietzschéenne de mon propos, car son titre le souligne à l’envi. Si ça se trouve, il a fait des liens que je n’avais pas faits, il a clarifié mon propos: bref, il a continué le travail.

Citer ses sources, est-ce mieux? Je suis convaincue que non. Les gens qui citent leurs sources le font rarement par souci d’honnêteté intellectuelle, mais bien pour donner du poids à ce qu’ils racontent. On ne cite que pour se donner du crédit, pour grimper à califourchon sur la crédibilité d’un grand auteur auquel on prête du génie.

Autrement dit, rendre à César ce qui revient à César est le cadet des soucis de celui qui cite. Je suis bien placée pour le savoir: pendant mes longues, pénibles et inutiles études universitaires, je me suis souvent adonnée à la fausse citation. Lorsque je voulais démontrer à quel point mes idées étaient justes, j’écrivais une phrase, je la plaçais entre guillemets, puis j’inventais de toutes pièces une référence obscure d’un écrivain célèbre dont le prof aurait la flemme d’aller vérifier. Car comme le disait si bien Victor Hugo: «on ne prête qu’aux riches et lorsqu’ils sont morts, vous pouvez être certains qu’ils ne reviendront jamais régler leurs comptes avec vous». (Écrits postumes, p. 322)

La plate vérité, c’est que les idées n’appartiennent à personne. Mieux: vos idées sont rarement les vôtres. Les miennes aussi. Et le génie n’exclut pas du tout le plagiat. Ce que j’écris sur ce blog est le résultat de mes lectures et de ce que j’attrape dans l’air du temps. Ma seule originalité est la façon que j’adapte des idées depuis longtemps exprimées au contexte actuel. Et aussi, peut-être, un certain ton, un certain style – que je partage de toute façon avec d’autres.

Ce n’est pas le plagiat qui est du vol, c’est la propriété intellectuelle – et je ne vous dirai même pas qui je viens de paraphraser.

J’ai déjà dit ailleurs que la propriété, c’est la clôture. Il en va de même pour la propriété intellectuelle qui n’est rien d’autre d’un outil d’oppression. Les rendements financiers potentiels de la propriété intellectuelle sont censés inciter les individus à créer; en réalité, la plupart des créateurs se font exploiter et ne sont pas les principaux bénéficiaires de leurs œuvres. Lorsque les employés de corporations ont une idée qui mérite d’être protégée, elle l’est généralement par leur patron qui empoche les bénéfices. Puisque toute propriété intellectuelle peut être vendue, ce sont presque toujours les corporations, les riches et les puissants qui en tirent profit – même s’ils contribuent rarement au travail intellectuel qui mène à la création de nouvelles idées. Qu’elle soit intellectuelle ou non, la propriété reste la propriété et ses mécanismes restent les mêmes : ce ne sont pas ceux qui ont des idées qui en profitent, mais ceux qui détiennent les moyens de diffusion.

Il est clair que la propriété intellectuelle nuit à la créativité. Disons que je suis une artiste, que je veux dénoncer la brutalité policière et que je signe de mon nom ce photomontage :

Phoque, The Police

Personne ne contestera qu’il s’agit d’une œuvre qui porte un sens radicalement différent des deux photos avant qu’elles ne soient mises côte à côte. Or, ce faisant, je me place dans l’illégalité, car j’ai volé les œuvres de ces deux photographes. Et comme je porte atteinte à l’image de vedettes surmédiatisées et millionnaires, la vengeance pourrait être terrible. Si j’étais une artiste respectueuse des lois, il me faudrait payer des redevances à ces salopards; heureusement, je ne suis ni artiste, ni respectueuse des lois.

Mais alors, que dire de tous les écrivains, inventeurs et artistes qui dépendent de leurs droits d’auteurs pour subsister? Soyons réalistes, seuls quelques très rares individus touchent  assez d’argent provenant de ce genre de redevances pour vivre. Vivre de sa plume, c’est pour 99% des écrivains se condamner à la plus sordide des survies. Je connais des écrivains qui ont deux emplois et écrivent la nuit. D’autres qui volent dans les épiceries pour survivre. D’autre, plus (ou moins?) chanceux, vivent dans l’anxiété de se faire retirer leur anémique bourse du Conseil des Arts. Voler la propriété intellectuelle n’a que peu d’impact sur leur niveau de vie – et fait surtout mal aux salopards qui nous exploitent eux autant que nous.

Pire : la propriété intellectuelle ne protège aucunement… du plagiat. Tout simplement parce que le plagiat le plus courant est une pratique intégrée dans la hiérarchie sociale. Combien de fois par jour des hauts fonctionnaires signent des rapports qu’ils ont fait écrire par leurs sous-fifres? Combien de politiciens et les dirigeants d’entreprises brillent en société en lisant des discours rédigés par des subalternes? Ce ne sont que quelques exemples de fausses attributions de paternité par lesquelles des personnages importants sucent la moelle des gueux pour obtenir crédibilité et respectabilité. La propriété intellectuelle, puisqu’elle est détenue la plupart du temps par des personnes morales plutôt que par des individus de chair et de sang, ne fait que renforcer plutôt que de nuire à ce plagiat institutionnalisé.

Isidore Ducasse disait, dans ses Poésies, que (et je cite sans plagier) «le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste». Je crois trop peu au progrès pour adhérer pleinement à une telle sentence, mais je reste quand même convaincue que le mépris du plagiat est un tic moderne qui ne se comprend que par l’obsession morbide que notre civilisation entretient avec la propriété. Fut un temps où tout le monde se foutait de l’auteur, où tout le monde reprenait les œuvres en les remodelant de génération en génération, si bien que lesdites oeuvres atteignaient rapidement une perfection suprahumaine.

Voilà donc mon conseil d’anar barbante à tous les zauteurs: soyez gentils avec les plagiaires. C’est une façon qui en vaut bien d’autres de faire ses gammes, d’apprendre à mettre un mot devant l’autre. Et c’est aussi une façon d’incruster, par osmose, vos oeuvres dans l’inconscient collectif.

Catégories :Accès de rage

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

9 réponses

  1. Affront d’une effrontée affrontant sans froncer le sourcil (celui surplombant l’oeil dilaté par moult stimulations clitoridiennes) l’opprobe anticipée d’écrivains fâchés.

  2. Je connais aussi quelques étudiant-e-s qui se sont fait voler une partie de leur thèse ou de leur mémoire par un-e prof. Dans plusieurs cas, il y a une sorte de secret qui plane autour du plagiat, en raison des relations de pouvoir. C’est toujours difficile de distinguer la rumeur de la vérité. Et donc je vous rejoins là-dessus. Même en situation idéale universitaire, sans les lois du marché capitaliste et avec tout le soutien des règlementations institutionnelles, le plagiat existe toujours.

    Je n’ai pas non plus de gros problème avec le plagiat ordinaire dans une situation de non-propriété intellectuelle, mais certaines formes de plagiat m’énervent plus que d’autres. Même sans propriété intellectuelle conventionnelle, quelqu’un peut copier de larges pans de votre oeuvre ou la signer littéralement et en tirer de la gloire. Le génie ne réside alors pas dans le pouvoir de création, mais dans la capacité de dissimulation et d’écrasement de votre contribution originelle.

    Je ne sais pas s’il vous est arrivé de dire quelque chose et de n’être pas écoutée, et après assister à la déclaration ou performance de quelqu’un qui vous reprend mot pour mot et qui est accueilli par un délire total de rires ou d’applaudissements. C’est franchement désagréable.

    Sur le plan de la citation des sources, je ne suis pas d’accord avec vous. Selon moi il ne s’agit pas d’une question de reconnaître la contribution d’autrui, mais de donner l’occasion au lecteur ou à la lectrice de remettre le passage ou l’idée dans son contexte. De plus, je me réfère souvent à des travaux ou articles que j’ai écris plus tôt. Les notes de bas de page, je les réutilise massivement. Ma situation serait désespérée si je m’étais mis à inventer des trucs. La référence permet aussi de baliser une partie du chemin qu’empruntent certaines idées. C’est clair que ça restera toujours fragmentaire, mais bon.

    Ce serait formidable, non, si on pouvait sans gêne dire « ce vers-là, il me vient de Éluard ». Mais le fait est, il vaut mieux rester discret/ète. L’autre jour, je traduis un texte, je le compare avec la traduction d’un autre historien, je me rend compte de quelques traits de génie de sa part, j’enrichis ma version et j’ajoute une note de bas de page: « une partie de la traduction est inspirée de Machin ». Eh bien on m’a reproché de n’avoir pas fait une traduction originale! J’aurais bien dû fermer ma gueule, non, puisque c’est la règle?

    Cela dit, j’ai déjà fait pire que vous: alors que la fonction copier-coller était mystérieusement disparue de ma version archaïque de Word, j’ai tout bonnement changé la première lettre des noms de tous les auteurs afin de les remettre en ordre alphabétique dans ma bibliographie. Mais bon, j’étais en secondaire 1.

  3. Je viens de partager ceci sur facebook :
    – Roberto Juarroz –

    Nul ne possède rien. Pour posséder quelque chose, il est nécessaire de le mettre à nu, de s’emparer de son centre et d’avoir un espace où le protéger. Pour posséder une rose, nul ne peut la dévêtir de ses pétales et retenir son arôme. Les mains de l’homme sont toujours des mains vides. peut-être notre exercice fondamental consiste-t-il à écrire avec les mains vides.

    Rue Verbe sur facebook

    Je partage votre sentiment et exprime deux éléments supplémentaires : 1°) faire le vide avec l’impact de la violation de soi même – 2°) subsister sans les attributs de notre personne.

  4. C’est au plagié de déterminer lui-même si le plagiat le dérange, et c’est pour cette raison que je tente de plagier le moins possible sans citer l’origine de l’idée. Par contre, la propriété intellectuelle est effectivement du vol, et je n’ai aucun problème à violer cette propriété.

  5. Je ne suis pas d’accord sur le fait de ne pas citer ses sources. Je le fais systématiquement, lorsque je suis conscient d’emprunter à autrui une idée. C’est pour moi une question de respect. Je ne vois pas pourquoi je passerai sciemment sous silence un quelque chose émanant d’une autre âme.

    Il y a également une autre raison : la vulgarisation. Le recyclage des idées ne fait que s?accélérer et s’amplifier car la numérisation permet de fouiller le passé à l’infini.

    Mais quand je suis face à une œuvre, j’adore découvrir sa genèse dans les inspirations de l’artiste. Ainsi, adolescent, grand fan de Robert Smith des Cure, le jour où j’ai lu qu’il était fan de Kate Bush j’ai foncé acheté les cassettes. Je n’ai jamais été déçu en remontant le courant. Idem pour l’écrit : un jour Philippe Djian écrit sa tristesse, Richard Brautigan est mort. Je fonce acheter Willard et ses trophées de bowllng, j’ai tout dévoré et découvert Fante par l’occasion… Ces découvertes à tiroir ne peuvent se faire que si le « passeur » fournit le lien. Ce lien est une ressource incroyable : il n’est pas imposé comme à l’école où l’on ingurgite des œuvres à la chaîne sans prendre le temps de digérer… Non, il est simplement là, accessible, quand vous le voulez !

    Aujourd’hui le web permet très facilement ce retour aux sources. Par sérendipité, on accède d’un clic à des univers majestueux et différents. Mais si plus personne ne cite sa source, comment faire pour remonter le temps et s’immerger dans le cœur d’une époque, d’un courant de pensée ?

  6. Plagier est une très bonne chose; ça fait évoluer une idée. Quant à citer ses sources ? Comme si les idées appartenaient à des individus précis… La propriété intellectuelle, c’est comme la propriété privée, du vol !

  7. je ne suis toujours absolument d’accord avec ça « Citer ses sources, est-ce mieux? Je suis convaincue que non. Les gens qui citent leurs sources le font rarement par souci d’honnêteté intellectuelle, mais bien pour donner du poids à ce qu’ils racontent. On ne cite que pour se donner du crédit, pour grimper à califourchon sur la crédibilité d’un grand auteur auquel on prête du génie. »

    Si l’on prête du génie à un auteur et qu’on le cite c’est qu’on sait qu’on lui est « redevable » parce que la littérature sauve encore du désespoir. On peut donc citer avec gratitude, avec humilité. Je continuerai à citer pour ces raisons là et j’emmerde royalement tout ceux qui le réprouvent

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