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 « Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal.
Rater plus mal encore. Encore plus mal encore.»
– Samuel Beckett

Ratée

Je suis une ratée. Non seulement le ratage est-il au cœur de chacune de mes œuvres, il gouverne aussi chacun de mes gestes. Il s’agit d’un choix conscient, d’une discipline que je m’impose jour après jour : rater encore, rater mieux encore, toujours plus mal et plus mal encore et en opposition à ce qui est réussi – tout ce qui vient confirmer l’état du monde dans ce qu’il a d’immuable et de terrible.

Je suis une ratée par atavisme, car je n’ai pas le bon genre, pas la bonne couleur, pas la bonne sexualité, pas la bonne foi, pas le bon emploi, pas la bonne utilité. Je suis une ratée par dépit, parce que je ne peux pas faire autrement, parce que les portes du génie et de la gloire se sont fermées devant moi bien avant ma naissance. Je suis aussi et surtout une ratée par stratégie. Je suis capable d’un succès relatif en y mettant beaucoup d’efforts, mais seulement au prix de renoncer à mon scepticisme envers le sens et la valeur de ce que j’accomplis, de ma participation au réel – qui ne peut être rien d’autre qu’un effet de la base. Je suis donc contrainte de choisir entre d’une part réussir et de l’autre maintenir une critique lucide des conditions du succès.

Je suis une ratée, mes gestes sont destructifs, mes œuvres sont des nuisances, mes paroles n’expriment rien d’autre que le refus. Mes gestes sont des non-actions, des actions mortes-nées. Je suis un cancer, un « développement anarchique des cellules » et la conséquence ultime de mon action serait la destruction de la base qui pourtant m’a produite, m’a nourrie et me maintient jusqu’à présent en vie – si quelqu’un ne vient pas m’arrêter avant que ça se produise, ce qui arrivera selon toute vraisemblance.

Base

Le capitalisme est le système de production de la réalité. Cette base tire son énergie de la propriété du capital qui a été produit par des gestes passés et le capital se nourrit de cette base. La base est beaucoup plus que la somme de ses composantes et s’est développée à l’intérieur de règles et de valeurs qui ne peuvent pas être altérées par aucun individu, ni par aucune alliance de forces collectives. La base est détenue et contrôlée par une élite qui l’opère à son avantage – sans toujours être consciente qu’elle est, comme le reste des phénomènes, le produit de cette base.

Réalité

Tout ce qui peut arriver, dans des conditions données, se produit tôt ou tard. Tout ce qui arrive est le déploiement et la réalisation de ce qui est possible dans les circonstances de notre existence. Inversement (et tautologiquement), il est impossible de produire ou de créer quelque chose que la base du réel ne permet pas de créer ou de produire. La base contient tout le réel qui n’est rien d’autre que son effet; il n’y a pas d’ailleurs où tout est possible. Le capitalisme est politiquement neutre et contient à la fois le conformisme et la révolte, le fascisme et l’antifascisme, le socialisme et le néo-libéralisme, les coopératives autogérées et les multinationales, les États-Unis et Daesh, Célibataires et nus et La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.

Réussite

Tout ce qui est une réussite est nécessairement aussi une catastrophe, car rien ne peut réussir sans confirmer les conditions dans lesquelles se trouve le monde et participer à leur pérennité. Le succès et l’efficacité – dans les sens de l’atteinte des objectifs – n’est possible que dans l’intégration avec le réel.

Échec

L’échec est toujours circonstanciel; il peut être temporaire, il peut être subi en gage d’une victoire à venir. L’échec héroïque est un moment de la réussite, même si cet échec s’avère définitif. L’échec est une réussite non-advenue, car les gestes qui le sous-tendent participent au réel en naissant de sa base. Ce n’est d’ailleurs pas innocent que le mot échec provienne d’un jeu ; pour perdre, il faut être partie prenante du jeu et rien ne permet dans les règles de s’attaquer pendant une partie au jeu lui-même.

Ratage

Le ratage se distingue de l’échec d’abord dans son caractère définitif. Ce qui est raté est irrécupérable, inadmissible, inassimilable, inutilisable. Le ratage se distingue de l’échec en cela qu’il n’est pas l’envers de la réussite, mais un acte qui s’attaque aux conditions-mêmes de la production du réel. Rater, c’est saborder tout ce qui est relié à la base – et donc, ultimement, se saborder soi-même.

Rater ne va pas de soi. Cela implique de réfléchir à la reproduction des formes autoritaires et capitalistes dans chacun des gestes posés, dans une approche davantage assimilable à l’incendie d’un champ plutôt que de la construction d’un nouveau monde dans la carcasse de l’ancien. Rater, c’est assumer le désespoir contemporain et l’incertitude face à l’avenir immédiat comme un appel aux armes. C’est trouver énergie et volonté dans l’impasse conformiste, rigide et asphyxiante de la société. Rater, c’est larguer définitivement les amarres, sachant que le sens se trouve en faisant des pas vers le néant plutôt que dans la recherche illusoire de ce qui se trouve de l’autre côté.

Vivre

Un corps terrorisé est-il vivant ?

Survivre

Je suis née marchandise et je vais immanquablement mourir marchandise. Mon esprit a été corseté depuis mon enfance au point où je n’arrive pas à déterminer si mes désirs sont vraiment les miens et mon corps est si réifié qu’il est devenu indiscernable de toutes les objets qui m’entourent. La base m’a produite comme un être terrorisé, parce que la violence sous toutes ses formes est la principale modalité de son fonctionnement. En droit, je suis une « personne humaine », mais le droit n’est que pure fantaisie, que du vent dans un désert de roches. Hors de cette fiction, toutes les conditions de mon existence ont fait de moi une marchandise dans un monde uniquement composé de marchandises ; quand tout objet, quand tout individu, quand chaque instant est à vendre – et qu’il n’y a pas d’extérieur, pas d’ailleurs, pas d’au-delà – la terreur la plus absolue et la plus abjecte règne sans partage.

Et dans cette terreur généralisée qui me submerge, tout ce qu’on me permet espérer, c’est de réussir à survivre –, car la survie est la seule forme d’existence possible sous le capitalisme. Il y a des gagnants, c’est une évidence que la culture ne cesse de porter à mon attention. Toutefois, ces gagnants ne gagnent rien d’autre qu’un degré supérieur de survie par rapport aux perdants, aux maudits, aux damnés de la terre. Une marchandise qui a réussi n’est pas moins une marchandise que celle qui a échoué.

Dans ces conditions, je préfère être une marchandise ratée. Non seulement n’ai-je aucune utilité, non seulement n’ai-je rien à contribuer de valable à la société, mais je suis une nuisance, une marchandise invendable, indésirable, nocive – une marchandise qui contamine et avarie les autres à son contact.

Agir

Il n’y a pas de plan, pas de carte, pas de boussole, pas de marche à suivre. Et surtout, comment savoir si les gestes que je pose sont vraiment les miens ?

Culture

Je suis une écrivaine ratée. Je ne produis pas d’œuvres – que des avortons hideux, des monstres difformes, des crachats glaireux dont la seule existence inflige des plaies purulentes à la culture.

Si on prend le mot dans son sens restreint – celui qu’adopte le ministère de la culture –, il me semble évident que le prolétariat n’a pas de culture. Les pauvres n’ont pas de culture, les immigrants n’ont pas de culture non plus. Idem pour les peuples autochtones ou le Peuple, le grand et le gros, avec un P majuscule. Il n’y a pas de culture populaire et encore moins de contre-culture. Toute culture est bourgeoise et ses produits sont manufacturés pour toute une gamme variée de marchés spécifiques. Au cœur de toutes ses expressions se trouve le mépris, les larmes et l’avilissement. En contemplant une œuvre, personne n’ose penser à la quantité de souffrance qui permet à un patron d’être assez riche pour qu’il lance dans l’écuelle de l’artiste la parcelle de liberté qui lui permet de créer. Toutes les œuvres, sans exception, qu’elles soient commerciales ou d’avant-garde, qu’elles soient subventionnées ou non, sont produites et achetées grâce au labeur forcé généralisé – grâce à la sueur et aux larmes. Celles chiées par des écrivaines anarchistes sur du temps volé ne font pas exception. La liberté particulière de l’artiste est une horreur quand on la met dans le contexte de l’esclavage généralisé. C’est la liberté d’écraser notre visage contre la vitrine qui protège l’opulence. C’est la liberté qui fascine dans un monde de laideur et d’avilissement, celle qui offre des consolations et des espoirs chimériques – et en fin de compte contribue à la pérennité du monde tel qu’il est.

Quiconque est sensible à la beauté a pour premier instinct de s’identifier aux œuvres, de vouloir les défendre et les préserver. Or, ces œuvres sont des marchandises, ce qui signifie qu’elles sont non seulement des produits du capitalisme, mais aussi qu’elles participent toutes à sa pérennité du seul fait de leur production et de leur existence. Les dadaïstes avaient raison, du moins jusqu’à ce qu’ils se mettent à produire des œuvres: aucune de ces marchandises ne méritera d’être pleurée lorsque les fascistes qui viennent organiseront leur prochain grand autodafé.

Politique

Je suis une anarchiste ratée. Je ne recrute personne. Je n’éduque personne. Je ne croise jamais les doigts en espérant que la prochaine émeute sera la Bonne. Et tout ce que j’entreprends, chaque geste que je pose, est antipolitique – et pure négativité.

La base détermine le réel et nous dépendons d’elle comme le poisson rouge dépend de l’eau stagnante de son bocal. Le réel n’est pas le produit des actes ; il est le produit de la base, qui elle seule détermine le succès ou l’échec des actes.

On pourrait espérer que tout soit possible sous le capitalisme, mais la tendance vers la mort, la destruction et leur exploitation est clairement inscrite dans ses gènes – et ce, depuis sa naissance. Les bonnes intentions qui prennent la forme d’avant-gardes, de contre-culture, d’actions caritatives, de réformes politiques, de groupes de pression, de sociétés alternatives ou carrément d’anticapitalisme s’adressent aux effets produits par la base en non la base elle-même. Résister au mal en faisant le bien, c’est opposer un effet à un autre effet; c’est frotter ses mains à rebrousse-poil sur la surface des choses, tout en y étant enfoncée par-dessus tête. Un miroir peut refléter la laideur autant qu’il le souhaite, mais il ne la changera jamais.

Lutter contre le capitalisme par des moyens politiques équivaut à agir pour faire advenir une forme ou une forme autre démocratie, qu’on présente comme plus « authentique », plus « étendue » ou plus « directe » que celle que nous souffrons jour après jour. Une politique anticapitaliste suppose qu’on mette de l’avant une panoplie d’idées qu’il faut faire valoir et mettre en conflit avec les idées dominantes – celles qui régissent la société à l’heure actuelle. Quand une socialiste se porte candidate lors d’une élection, c’est qu’elle pense que le socialisme est une idée qui doit rivaliser avec le capitalisme et que lorsque suffisamment de personnes seront convaincues, le socialisme adviendra. Le problème, c’est que le capitalisme n’est pas une idée, c’est un ensemble de pratiques et de conventions, mais surtout c’est une réalité qui génère toutes les illusions sociales qui servent à cacher la vraie nature de son pouvoir.

Je le répète encore, mieux encore – ou mieux plus mal, plus mal encore. Et encore plus mal encore :  le capitalisme n’est pas une idéologie est n’est surtout pas une politique. Les débats sur les valeurs et les visions pour l’avenir n’ont aucun effet sur lui. Mieux : la politique a été inventée non par pour changer la base, mais comme un moyen d’en assurer la pérennité. La politique est déterminée par le capitalisme – c’est un effet, une conséquence de la base ; voilà pourquoi elle ne peut pas se retourner et affronter directement son géniteur. Un politicien aura beau s’époumoner à se déclarer « antisystème », c’est la base qui lui met les mots dans la bouche et qui l’agite comme Guignol dans son castelet.

«Agir», «faire quelque chose», «s’impliquer», «militer», «participer à la discussion démocratique»: tout cela veut dire, pour à peu près tout le monde à gauche, convaincre et recruter. À quoi bon prêcher, à quoi bon faire des convertis? Le problème est ailleurs – un ailleurs qu’on arrivera en toute probabilité jamais à atteindre et encore moins à saisir. Créer la fraternité humaine par des tactiques de vente: c’est bien là le point de jonction entre la politique et la microéconomie, ce terrain d’entente qui fait que la démocratie et le capitalisme sont les deux visages du même Janus triomphant.

Ô vous les gueux, les rêveuses, les révoltées, mes semblables, si vous et moi étions toutes et tous honnêtes, nous cesserions de promettre une alternative, de promettre des solutions parce qu’il n’y a que des problèmes. Notre tâche n’est pas de sauver ou de convaincre quiconque, mais bien identifier les problèmes et en faire le tri. Autrement dit, être des radicaux dans le sens premier du terme: trouver la racine du mal.

Chaque fois que nous (et je m’inclus dans ce nous, parce qu’il m’arrive à mon grand désespoir de tomber dans ce travers) proposons – et donc promettons – un monde meilleur, les gens se moquent doucement de nous. Ou se mettent à bailler. Ou pensent à autre chose. Pour ces gens – à peu près tout le monde, pour être bien honnête – nous passons pour des sculpteurs déments qui veulent remodeler leur être.

Les individus ne sont pas faits d’argile, illes ne sont pas non plus une pâte à travailler pour faire lever l’humanité nouvelle. On ne peut les convaincre que de ce qu’illes sont eux-mêmes convaincus ; faire appel au sens moral et au sentiment de honte de son adversaire ne fonctionne jamais, parce que leurs principes et leur honte se situent ailleurs. Nous allons devoir les laisser aller jusqu’au bout de ce qu’ils sont, les laisser partir – les laisser être.

Nous allons aussi devoir nous regarder nous-mêmes : déjà partis, déjà ailleurs, en train d’être selon les termes que nous avons choisis, dans un ratage grandiose et irrémédiable.

Antipolitique

Par antipolitique, je veux dire poésie.

Catégories :Accès de rage

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

6 réponses

  1. Vos démonstrations sont toujours aussi jouissivement fluides Madame, ce qui ne les empêche pas, effectivement d’être ratées. Ce qui est, est, a toujours été et sera toujours, Reste la contemplation du monde, les beautés et les horreurs des émotions qu’engendre cette contemplation, et les êtres, tous androgynes de la violence et de l’horreur, , de la beauté et de la vie, de la force et de la sensibilité, du narcissisme et de la destruction, de la lâcheté et de l’opportunisme, tous embarqués sur un radeau sans gouvernail, tous égaux devant le fatal déterminisme, du plus crétin au pur génie, battant des bras pour se réchauffer, et parfois, cette impression fugace d’une communion des esprits et des destins, seule vraie source de chaleur, Graal ultime, c’est si rare mais ça prend tant de place.

  2. Ce que je viens de lire me porte plutôt à croire, sans vous connaître, que vous méritez une place de premier choix dans notre littérature. C’est vrai que je suis moi-même allergique à la réussite, plus anarchique qu’anarchiste, sauvage et provocateur de surcroît. On sait se reconnaître entre blogueurs atteints de la même maladie incurable. Comme vous j’emmerde les droits d’hauteur. Ça fait du bien de constater que je ne suis pas seul à servir les arts et les lettres au mépris des institutions.

  3. Extraire de la légèreté de la profondeur, vous y réussissez magnifiquement …

    La base, la hiérarchisation du monde élaborée par notre civilisation, le joug que nous supportons, étant quasi le seul modèle que la population connaisse, il continuera jusqu’à la fin de cette civilisation et de ce qui l’a générée.
    Je ne sais pas être drôle comme vous …

  4. Vous devez aimer Cioran ou si vous ne le connaissez pas, vous l’aimeriez sans doute:

    « Le ratage est un paroxysme de la lucidité; le monde devenu transparent à l’œil implacable de celui qui, stérile et clairvoyant, n’adhère plus à rien. Même inculte, le raté sait tout, il voit à travers les choses, il démasque et annule toute la création. le raté est un La Rochefoucauld sans génie. » (cf. Des larmes et des saints)

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