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Lignes de fuite

Marcel Barbeau - Forêt vierge (1948)

Ma vie est une toile
Un canevas traversé
Par une multitude de lignes
Un écheveau inextricable
Sur lequel je glisse sans fin

Il y a d’abord les lignes dures
Qui sont celles du devoir
Des pouvoirs établis
Du droit chemin
Sur lesquelles je suis née
Et qui ont tracé pour moi
Un destin connu d’avance
De la pouponnière à la crèche
De l’école à l’université
Du mariage à la famille
Du travail à la retraite
De l’hospice au cercueil
Ce sont les lignes de la sécurité
De la respectabilité
De l’inclusion
Dans la nation
Dans le troupeau
Dans le chaud cocon social
– Même si c’est en prison
Ou en institut psychiatrique

Il y a ensuite les lignes souples
Qui sont celles de la délinquance
Elles tournent autour des lignes dures
Elles les quittent et les rejoignent
En les défiant sans cesse
Sans jamais les remettre en question
Carnaval
Orgie
Désirs cachés
Rêveries
Fantasmes
Potinages
Vandalisme
Délinquance
Grève
Absentéisme
Cours séchés
Intoxications choisies
Les lignes souples finissent toujours
Par rejoindre les lignes dures
Ce sont leurs soupapes de sûreté
Celles qui les rendent tolérables

Puis il y a enfin les lignes de fuite
Les projections libérantes
Celles qui ne ramènent jamais
Au point de départ

Lorsque je suis sur une ligne de fuite
Je cours vers l’inconnu
Il n’y a plus d’avenir
Il n’y a qu’un devenir
Il n’y a plus de chemin
Il n’y a qu’une chute
À laquelle je m’abandonne
Et que j’appelle
Ma libération

La ligne de fuite est celle du risque
Elle est dangereuse
Parce qu’elle est réelle
Ce n’est ni un fantasme
Ni un mirage
Ni un rêve de Grand Soir
Ni une promesse électorale
Ni une utopie révolutionnaire

La ligne de fuite est le grand départ
Le largage général des amarres
Le décollage en aller-simple vers Mars
Le départ pour Croatan
Vers une autre existence
Avec mes semblables
Mes amantes de feu
Mes amants de lumière

Mais avant de la suivre
Il faut savoir la tracer avec soin
Car elle peut mener à la catastrophe
À la solitude
À la paranoïa
À la dépression
Au suicide
Elle devient alors ligne d’abolition
Celle qui fuit les humains
Au lieu de fuir les dispositifs du pouvoir
Et qui mène à des lignes
Beaucoup plus dures encore
Comme les sectes
Les groupuscules armés
Et la mort
Comme ultime délivrance

Ma vie est une toile
Un canevas traversé
Par une multitude de lignes
Aux multiples dispositifs de pouvoir
Correspondent autant de lignes dures
Autour desquelles s’entortillent
Une myriade de lignes souples
Et chaque dispositif de pouvoir
Offre de multiples désertions possibles
Des lignes perpendiculaires qui s’échappent
Et me projettent
Loin
Si loin
Hors du cadre
Sans espoir de retour

Enfin libre

Catégories :Accès de rage

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

8 réponses

  1. Très joli texte. Lignes souples de la transgression, lignes dures du droit chemin, lignes de fuite, qu’on aimerait plus souvent emprunter. Avez-vous des couleurs associées comme dit Voda ? Est-ce que les lignes sont continues ? une ligne peut-elle en croiser une autre ou se mordre la queue ? Questions purement symboliques qui ne demandent aucune réponse…

  2. Qu’on sois dans la  »ligne » qu’on voudra (dans sa tête) au final on sera toujours qu’on le veuille ou non sur une  »ligne dure », parce qu’au final La Vie c’est une  »ligne dure ». De mon avis personnel ce texte fait très  »moyen classeux ».

  3. Habile tableau des différents malaises et sursis au-travers desquels chacun est appelé à naviguer pour son salut…

    Merci de verbaliser tant de choses que je n’ai pas encore su me rendre intelligibles avec autant de grâce.

    Ça m’encourage à mieux entreprendre mes systèmes de pensée.

  4. Je pense que je viens de réaliser que j’allais pas trouver ma ligne de fuite en bûchant comme une dévergondée sur un nouveau commentaire pour en faire l’objet le plus cataclysmique possible.
    Bravo pour mon évolution.
    C’est dommage parce que je suis en train de recommencer…

    Ça doit pas être une ligne de fuite que je cherche…
    Ou plutôt: c’est tellement, inexorablement ça… sauf que j’ai rien compris; je suis donc en chute libre et ici pour le démontrer, ce qui est inutile. (J’ai l’intention de déprimer tous les lecteurs!)

    Bon. C’est ça.

    Ah ouais, tantôt j’écrivais ce dont je vais essayer de me souvenir à l’instant pis je me trouvais ben cute:

    Quand je vois un cri, je m’en afflige et je crie à mon tour, à la recherche de ma tribu. Seulement, je suis un animal en fuite et j’avale tous mes semblables.

    Voilà pour ma petite histoire; je vais retourner à ma très intense constipation de vivre.

    Ma reconnaissance encore pour vos flammes jetées sur mon cerveau.

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