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Suis-je normale, docteur ?

Je viens de passer trois jours entre les griffes d’un vieux pervers atteint de normophilie. J’en ai encore froid dans le dos.

Ma mère devant s’absenter du foyer conjugal, elle me demanda d’aller séjourner chez elle, histoire de garder mes deux demi-frères et de donner un coup de main à son Jacques de mari, qui n’est pas très doué pour la cuisine. J’ai eu donc tout le loisir d’observer les mœurs domestiques du directeur-de-polyvalente-ex-animateur-de-pastorale-d’Amérique dans son milieu de vie naturel et surtout, d’être exposée à son discours pervers et tordu.

La normophilie de cet homme en est à un stade pathologique. Il angoisse à l’idée de ne pas se conformer aux règles en vigueur et applique avec obsession l’idée manichéenne que le monde se divise entre ce qui est normal (et bon) et ce qui est anormal (et mauvais). Les symptômes de sa normophilie se déclinent en une suite de perversions mineures: pudeurophilie (jouir d’exposer le moins de peau possible), réglophilie (jouir que de ses papiers sont en règle), ordophilie (jouir que son tiroir à chaussettes soit bien en ordre), pelouzophilie (jouir que son gazon soit vert et taillé de façon uniforme), flicophilie (jouir de voir la police patrouiller son quartier), pressophilie (jouir que ses chemises blanches n’aient pas un seul pli), giclophilie (jouir de n’arroser sa platebande que les jours impairs, comme le stipule le règlement municipal), impôtphilie (jouir de payer ses impôts). En fait, sa vie est une longue suite de stimulations névrosées et banlieusardes, résultat de sa peur obsessive de tomber dans l’anormalité.

J’ai voulu le rassurer en lui disant que la normalité n’est après tout qu’une construction, qu’une convention sociale, religieuse, juridique. Qu’il était normal, par exemple, pour un homme mûr d’aimer les garçons dans la Grèce antique. Comme il est normal, pour les jeunes hommes pubères de certaines tribus des Philippines, d’insérer des perles sous la peau de leur pénis pour en augmenter le volume. Comme il est normal chez les Patagons, d’utiliser un guesquel lors du coït. Qu’il est légitime, voire essentiel de ne pas se conformer aux tabous en vigueur, d’aller contre les usages et les idées reçues. Que c’est même la condition de la conquête de la liberté individuelle et collective.

Mais non. Monsieur tient mordicus à sa normalité toute nord-américaine. Il lui sacrifie ses jours et ses nuits, et peut-être même, à la longue, la vie de ses garçons. Et c’est là qu’il devient un danger public. Les normophiles sont les seuls pervers qui atteignent l’orgasme en imposant leur paraphilie aux autres et qui cessent de jouir lorsqu’ils sont exposés à la dissidence.

«Mais comment me protéger des assauts d’un normophile?», me demandez-vous. Si l’un d’entre eux vous poursuit jusque dans votre chambre en vous faisant la morale, faites comme moi, sortez un vibro de votre sac de voyage et brandissez-le sous son nez en criant «vade retro normophilias!». Il fuira sans demander son reste, le visage blanc comme un linceul, pour aller classer ses vis dans son garage. Votre chaste anormalité sera ainsi préservée.

Catégories :Grognements cyniques

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

9 réponses

  1. Intéressante réflexion que soulève votre texte sarcastique.

    On me pose souvent votre question.

    La normalité est une chose uniquement statistique. Elle est vide de tout sens moral ou de toute vérité intrinsèque.

    On le voit bien avec les maladies physiques. Par définition, la normalité est ce qui rejoint 95% des gens. Les deux extrêmes de 2,5% sont conventionnellement appelés anormaux. Mais dans la réalité, il y a des maladies dans le 95%, et des non malades dans le 5% qui reste. Probabilité, c’est tout.

    Une maladie n’est d’ailleurs « mal » que de notre point de vue, qui consiste à refuser la souffrance, le déficit fonctionnel et la mort. La souffrance ressentie est qualifiée de mal et d’injuste. D’un point de vue naturel, une maladie est pourtant attendue et « normale », comme la mort. C’est simplement une transformation, un changement d’état. Une infection et un cancer sont d’autres formes de vie, et statistiquement très probables. Ils sont pourtant qualifiés d’anormaux.

    Au niveau moral, la normalité est ce qui est considéré par 95% de la population (disons par la majorité). Mais cela ne veut point dire qu’ils aient raison ou tort. Seulement qu’ils sont majoritaires à penser de la sorte. Et c’est connu, la majorité impose ses visions à tous, comme la démocratie.

    Avec une maladie X, la probabilité nous dit qu’il y a 95% de chances que la maladie X ne soit pas dans l’intervalle « normal ».
    Avec la morale Y, la probabilité nous dit qu’il y a 95% de chances que la morale Y soit dans l’intervalle « normal ».
    La première option est utile, la seconde ne l’est pas.

  2. Petite dimension supplémentaire : les normophiles sont dangereux.

    Car personne ne peut être normal tout le temps.

    Comme vous écrivez dans Majorité et minorité, il n’y a pas de majorité plus qu’il n’y a de normalité.

    Le normophile a donc nécessairement des envies qui ne correspondent pas aux principes sociales généralement reconnus (PSGR).

    Pris dans le piège sur surmoi, de la normophilie, l’individu, se sachant anormal, a une piètre opinion de lui-même

    Bien-sûr qu’il combat ses désirs. Souvent il l’emporte. Mais jamais tout le temps. Et quand le barrage cède, faites gaffe au formidable torrent d’énergie (souvent sexuelle) qui se déverse!

    Les cas les plus graves adoptent alors des comportements (auto) destructeurs : accroc aux drogues dures, alcoolisme, pédophilie, violence conjugale, jeux compulsifs, etc.

  3. Ce n’est pas plutôt le propre de l’homme d’essayer de tendre vers une « normalité »?

    Si vous n’avez pas votre « normalité », alors vous n’avez pas de motivation de résister à la « normalité » de l’autre qui fera tout pour l’imposer. Depuis la nuit des temps, c’est ainsi.

    Cela permet à une meute de prospérer, de survivre. Car sans groupe, l’homme ne pourrait survivre, je pense.

    Pourquoi condamner l’homme convaincu d’une « normalité »?

    Bref, de la tolérance, mais c’est vrai que cela ne figure pas dans les caractéristiques de l’homme….

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