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Majorité et minorité

Toute cette histoire de normalité — et de normophilie — me fait penser à ce foutu gouvernement majoritaire que Jean Charest a fini par obtenir à sa plus grande satisfaction, après l’avoir appelé de tous ses vœux. Car selon moi, le concept de majorité est tout aussi pervers que celui de normalité.

homo homini lupus

Le problème de la majorité se pose d’abord dans les termes les plus simple: en acceptant systématiquement la volonté de la majorité telle qu’exprimée par les exercices électoraux, la démocratie accorde au plus grand nombre le droit de tyranniser la minorité. Dans le contexte démocratique où le gagnant rafle tout, les minorités n’ont que très peu d’influence sur les décisions politiques. Et comme si ce n’était pas déjà assez scandaleux, les majorités démocratiques ne sont même pas de vraies majorités, mais la minorité numériquement la plus importante. L’exemple du scrutin de lundi dernier est des plus éclairants, puisque le parti libéral du Québec a pris le pouvoir avec 42% des voix exprimés… ce qui veut dire que 24% des électeurs inscrits ont voté pour eux, si on tient compte du taux d’abstention (record) de 43%. La conséquence est que pour les différentes minorités qui forment la majorité réelle, les démocraties n’offrent pas plus de liberté que le despotisme et la dictature.

Mais ça ne s’arrête pas là. En entretenant l’illusion de la participation de tous aux affaires de la Cité, la démocratie permet aux majorités de justifier toutes leurs actions, même les plus répugnantes. Et puisque les démocraties disent permettre la participation de tout un chacun dans le processus politique, il est sans danger pour le pouvoir établi que des votes soient dirigés vers les opinions minoritaires, puisque ces voix perdues ne servent qu’à renforcer légitimité de la position majoritaire. De la même manière, si des individus décident de ne pas participer au scrutin, ce choix peut tout aussi bien être interprété comme un consentement à l’opinion majoritaire puisque ces individus auraient été libres de voter contre l’opinion majoritaire s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’issue possible à la justification démocratique.

Et je ne parle pas du caractère profondément inique du principe «une personne un vote» qui ne tient aucun compte de l’importance de la préférence individuelle. Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée. Comme quatre électeurs hétérosexuels vaguement bornés peuvent empêcher deux électeurs homosexuels de se marier, comme on a pu le constater en Californie le mois passé.

Voilà pourquoi les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Comme le disait si bien Errico Malatesta, le fait d’être appuyé par une majorité ne prouve en rien la justesse de sa cause. Les progrès de la liberté individuelle ont toujours été accomplis par des individus et des minorités; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures du pouvoir établi. Et elles le sont pour une raison bien simple: parce que la majorité, c’est personne.

On ne s’en sort pas, majorité et normalité sont des phénomènes intimement liés. Selon Deleuze et Guattari, la majorité désigne un certain agencement de pouvoir qui sélectionne un étalon et dégage des constantes à partir de devenirs préexistants. Or, il appert dans les faits que cet étalon est vide et que « la majorité, c’est toujours personne », puisqu’il s’agit d’un modèle abstrait, comme par exemple le fameux « homme-mâle-adulte-blanc-montréalais-francophone-catholique-hétérosexuel-issu de la classe moyenne-qui aime les sapins de Noël ». Personne ne correspond jamais strictement à ce modèle; chacun dévie sur un point ou sur un autre — « un grain de beauté, une excroissance peuvent suffire » pour en diverger, comme le disaient non sans humour nos deux compères. C’est pourquoi Deleuze opposait « le fait majoritaire de personne» au « devenir-minoritaire de tout le monde ». Gouverner en s’appuyant sur la majorité ne correspond à rien d’autre que d’exercer le pouvoir à l’encontre de tous au nom d’une catégorie vide.

Bref, nous sommes tous minoritaires et la majorité, c’est personne — ce qui explique pourquoi la majorité est toujours silencieuse!

Catégories :Montée de lait

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Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

6 réponses

  1. Superbe! Entièrement d’accord!

     » Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée. Comme quatre électeurs hétérosexuels vaguement bornés peuvent empêcher deux électeurs homosexuels de se marier, comme on a pu le constater en Californie le mois passé. »

    Ce genre de question ne doit surtout pas se régler par un processus médiocratique, en effet!

  2. Je crois que deja Spinoza denonca en son temps le risque du « gouvernement des imbeciles » du fait de la pratique democratique consistant a donner le pouvoir a la Majorite plutot qu’a la Raison… Mais l’imbecilite premiere, n’est -ce pas de croire qu’il faille confier le pouvoir, a qui que ce soit, a la majorite comme a la minorite, a ceux qui ont tort comme a ceux qui ont raison….

  3. J’aime ma maman mais je pense qu’elle a recourt a un pouvoir arbitraire sur moi, peut on parler d’influence minoritaire du fait qu’elle a aussi ce comportement abusif sur mes freres et soeur? J’espere que vous repondrez dans les plus bref délai a ce sujet qui me tien a coeur.

    Mes amitiés les plus profondes

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