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Mens sana in corpore absenti

 

No body

Il y a des gens qui se demandent qui je suis et pourquoi on ne me voit jamais nulle part. Je sais que certains d’entre vous se demandent si c’est parce que je suis un homme, une femme à barbe, un collectif d’auteurs résidant au Lichtenstein ou un algorythme d’écriture qui roule sur un ordinateur caché dans les caves de la NSA.

La raison de ma discrétion est beaucoup plus prosaïque : je n’ai plus de corps depuis bientôt trois ans. Et franchement, je ne peux pas dire que je m’en ennuie – mis à part quand l’envie me prend de faire un selfie pour mon compte Facebook, mais vous admettrez avec moi que c’est une perte bien relative pour l’humanité.

Maintenant que j’y pense, je me dis que c’était prévisible. Sur le coup, toutefois, ça m’a littéralement sciée en deux. C’était un mercredi soir tout ce qu’il y a de plus ordinaire: je revenais de l’esthéticienne, où j’avais pris rendez-vous pour une épilation de la lèvre, des sourcils et du menton. Le rétroviseur me renvoya l’image d’une inconnue au visage rouge et bouffi, au aurait cru une victime de violence conjugale. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’écrier: «Qu’est-ce que tu es moche, ma vieille!». Je crois que ce fut la proverbiale goutte qui fit déborder le pot de sérum hyaluronique concentré revolumisant. Dès que la voiture s’immobilisa au feu rouge, mon corps a émis un borborygme sourd puis me plaqua en claquant la portière.

Depuis, silence radio, niet, nada.

Pour être bien honnête, ce n’est pas tout à fait exact. J’ai encore de ses nouvelles, mais par médias interposés. Quand je m’installe devant la télé, que je feuillette un magazine ou que je surfe machinalement sur internet, on me parle de lui, on me dit qu’il devrait manger plus de fibres, se teindre les cheveux mais en conservant une apparence naturelle de jeunesse, faire des redressements assis pour retrouver sa taille gazelle en rut, se trouver parfait comme il est malgré ses imperfections (qu’il peut de toute façon cacher avec de la fondation couleur supra-naturelle), perdre cinq kilos gratuitement (mais ce n’est qu’un premier pas vers le bonheur) et cætera et ad nauseam. Je m’inquiète alors un peu pour lui, mais ce n’est que par pure habitude. Après tout, c’est lui qui m’a plaquée, qu’il se démerde.

N’allez pas croire à mes propos désabusés que c’était un corps particulièrement laid ou dysfonctionnel, hein. Il était tout à fait dans la norme de ce qu’on s’attend d’un tas de viande et de tendons. Pas particulièrement grand ou petit, ni particulièrement gros ou maigre. C’était juste un corps, un putain de corps humain à la con, avec tout ce que ça implique d’inconvénients et de contrariétés. Je ne sais pas si vous êtes en ce moment l’heureuse propriétaire de cette chose, mais si vous voulez un conseil, ne faites pas comme moi et n’attendez-pas que votre corps, excédé de se faire traiter cavalièrement, joue les filles de l’air en vous laissant choir comme une vieille chaussette. Prenez l’initiative et envoyez-le paître vous-même, croyez-moi, vous ne vous en porterez que mieux. Profitez des trop nombreux moments où il monopolise votre existence en se consacrant à ses activités d’entretient interminables, comme dormir, déféquer et même éternuer pour déguerpir sans demander votre reste. Vous vous en porterez mieux, faites-moi confiance.

Ce corps était un objet de désir, on me l’a bien fait rentrer dans la tête, mais pour moi, c’était complètement inconcevable. Comment peut-on avoir envie de se frotter à ce truc qui gargouille, qui a des fuites, qui pèle, qui morve, qui laisse écouler de l’huile et du pus par ses pores? Et je ne parle pas de ce qui se passe en dessous de la ceinture. La géographie de ce corps était comparable à celle de la géopolitique mondiale : le Nord prospère et riche, le Sud un bidonville moisi et en déréliction. Les pieds : du rabougri, surface crevassée et pelée, plis fleurant la décomposition. Le cul : ce marécage boueux plus ou moins récuré d’où s’échappent des effluves putrides. Quant à la chatte… maille gode. Pour commencer, pourquoi appeler ça une chatte? Même en 1975, alors que la région était encore couramment recouverte d’un pelage brouissailleux, la comparaison était douteuse. Maintenant, l’apparence et surtout l’odeur rapproche beaucoup plus la chose d’un mollusque parasitaire et envahissant qui se complait dans la fange – du genre moule zébrée ou berlingot de mer. Ou alors une fleur comme le typhonium triste qui se met à dégager un parfum putride dès qu’elle entre en rut. Bref : du mou, du liquide et du pestilentiel. Je vous épargne les règles qui je l’admets sont fort peu ragoutantes, mais qu’on accueille comme une bénédiction après plus d’une semaine à sentir ses boyaux faire des nœuds, dans une charmante ambiance à donner des envies de meurtre à Sainte Thérèse d’Avila.

Le corps voluptueux, source de plaisir? Ha! Si seulement c’était vrai. Les sens sont capricieux et vont dans la direction qui leur plaît. Ils s’en contre-câlissent bien de mes envies, de mes désirs et surtout de mon emploi du temps. Quiconque a déjà eu mal aux dents – c’est-à-dire, à peu près tout le monde – sait de quoi je parle. L’alimentation, ce n’est pas mieux. Ça donne la nausée, des brûlements, ça cause des bruits de plomberie et l’expulsion de stuff immonde dans toutes les phases soulèvecoeurantes de la matière. On ne peut même pas en profiter, parce que la moindre ingestion d’aliments au goût raisonnablement agréable cause embonpoint et carie dentaire – et c’est le retour à la case départ.

« Mais le sexe? Il y a quand même le sexe, hein. C’est bon le sexe et il faut bien avoir un corps pour en profiter, non? » Alors là, les enfants, ne croyez pas ce que les adultes et leur PornHub vous racontent à ce sujet. Le sexe, c’est une goutte de joie dans un océan d’emmerdements. Parce qu’en temps normal, s’il n’y a que le fonctionnement et l’hygiène de son propre tas de peau à se soucier, dès qu’on parle de sexe, on en ajoute un autre, voire plusieurs autres si on file guillerette (ou alcoolisée). Évidemment, il y a la masturbation – Dieu (qui n’existe pas) soit loué pour ça – mais les travaux manuels, à la longue, c’est fastidieux et franchement, le seul fait de trouver le temps et le lieu propices à ce genre d’activité est un tel casse-tête avec les vies de mongole que nous vivons que je me demande si le frisson en vaut bien la peine. Sans oublier toutes ces fois où le premier poilu mal léché venu, avec ses pattes graisseuses et son pénis au relent de smegma et de vieux jockstrap s’impose à vous contre volonté et à votre corps défendant – qui n’arrive jamais à se défendre assez pour décourager ce genre d’odieux salopards. Dans ces circonstances, on regrette amèrement que le coat check du bar de la veille n’ai pas perdu notre tas de barbaque en le remettant par erreur à quelqu’un d’autre.

Le corps ne connaît pas d’âge d’or. Aucune des étapes de sa pitoyable existence ne mérite d’être vécue. Je suis contente de ne plus me souvenir d’avoir eu un corps de bébé, parce que je suis certaine que c’était à chier – dans le sens littéral du terme, parce qu’on dirait que le corps du nourrisson ne fait que ça, chier, et vomir, et morver, dans une colique interminable qui relègue l’Enfer de Dante au rang de séjour au Club Med. L’enfance, quelle plaie. Les dents qui percent, les os qui croissent dans la douleur et puis cette adolescence interminable faite de pustules, de sébum et de sueur aigrelette. L’âge mûr est appelé ainsi parce que c’est le temps où le corps est toujours enfermé entre quatre murs: ceux de l’usine, du bureau, de la prison. Et la vieillesse, cette saloperie… tout se déglingue, tout fout le camp, c’est la ruine jusqu’à la reddition finale dans l’arthrite et l’incontinence. Ça, c’est si on a de la chance. Parce que plus souvent qu’autrement, la roue s’arrête sur nous dans le grand tirage au sort absurde de l’existence et on hérite d’une tumeur dans un ou l’autre de nos tissus mous – seins, poumons, ovaires, et surtout le cerveau, cette éponge grisâtre, capricieuse et le plus souvent inopérante. Le peu de contrôle et de propriété que nous détenions jusqu’à ce point sur notre corps est alors abandonné à un autre corps – le médical – et commence alors la longue spirale descendante des traitements et de la douleur, qui nous ravale au rang de petite chose souffrante, d’objet qui ne mérite qu’apitoiement.

Mon corps m’a plaquée là, grand bien lui fasse, je n’ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Arrêtez de me dire que je devrais commencer à sortir ou que je devrais télécharger cette app miracle dont j’oublie le nom: je sais que je les swiperais tous à gauche.

Si je pouvais seulement arriver à me gratter, je crois que je filerais le parfait bonheur.

Catégories :Grognements cyniques

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

9 réponses

  1. Le corps d’accord, mais quid de l’esprit ? On pourrait partager la même analyse sur la décrépitude programmée de nos boyaux encéphaliques. De l’esprit mécano-biologique du nourrisson à la sénilité embarrassante du vieillard, le chemin n’est pas beaucoup plus reluisant.
    On peut réparer le corps, le laver, le polir (comme il est bon de se faire polir), le faire briller de mille feux grâce au produit miracle enrichi à l’extrait d’aloé-karité Q10 aux fruits rouges. Tel un monceau de glaise, on peut le façonner puissant, beau comme un dieu Grec, ou le laisser fondre dans un amas de lipides macdonesques. On peut trouver une pièce détachée pour remplacer un organe usé, une nouvelle jambe, un nouveau foie, et hop on peut repartir picoler. Les désagréments analo-morvéiques s’effacent d’un coup de lingette. On peut parfumer, masquer, cacher, jouer sur les odeurs ou les couleurs..c’est un tableau vierge qui ne demande qu’à être peint.

    Mais pour l’esprit ? Celui façonné par des années de non éducation ou de valeurs perdues, qui se construit et vit sans nous. Pollué par la vague abrutissante de la masse, par les tares de nos contemporains qui sème leurs graines avariées dans notre cerveau innocent, par la nourriture intellectuelle fast-foodienne qu’on le force à ingérer chaque jour, comment ne pas éviter son pourrissement ?

    Mens sano : ça sera déjà bien !

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