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Une poignée d’aphorismes sibyllins au sujet de l’illégalisme

«Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison.»
Céline, Voyage au bout de la nuit

«J’suis un pas-de-chance, j’écope tout le temps!»
André Soudy

Je me suis levée ce matin avec l’envie de déterrer un vieux concept que les anarchistes tentent très fort d’oublier depuis plus d’un siècle, depuis l’issue pathétique de l’aventure de Bonnot et de ses bandits tragiques. Un mot qui n’a rien de respectable, un mot qui sent la poudre et le solvant de l’encre des faux monnayeurs de la (supposée) Belle Époque : le mot «illégalisme».

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Comme la plupart d’entre nous, il ne se passe pas une journée sans que je ne viole une loi. Je ne pratique pas la désobéissance civile, parce que ma révolte est dépourvue de civilité. Ce que je pratique, c’est l’illégalisme.

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Comme la plupart d’entre nous, je subis depuis ma naissance une exploitation aliénante et continuelle. Il n’y a aucun aspect de ma vie où elle n’est pas présente, où elle ne m’écrase pas de tout son poids. Se défaire de cette exploitation, ne serait-ce que temporairement, est presque toujours illégal.

Choisir l’illégalité ne veut pas dire mener des actions qui vont à l’encontre du bien-être des autres – même si parfois ces actions peuvent s’avérer nécessaires.

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La prison est pour le capitalisme la solution ultime à la misère qu’il engendre. Je suis naturellement du côté de tous ceux dont la lutte a mené en prison, mais je suis aussi du côté de ces rebelles magnifiques dont la vie est extralégale, illégale ou alégale. Ceux et celles qui ont été contraints à devenir des hors-la-loi, ceux et celles qui ont choisi de le devenir. Libérons tous les prisonniers, même ceux qui sont innocents.

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Les moyens de vivre (et pas seulement les moyens de subsistance) devraient être librement pris, donnés, partagés. La propriété nous prive des moyens de vivre et nous condamne à la survie. Le droit existe pour protéger la propriété. Vivre ne peut donc être qu’illégal.

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Je suis amorale, donc alégale. Je considère les lois et les règles édictées par les classes dominantes comme nulles et non avenues. Je refuse de m’y soumettre, c’est la seule façon de me mettre à vivre pour de bon plutôt que de me contenter de simplement survivre. Etre alégale, c’est agir en accord avec mes propres désirs plutôt qu’en fonction des prémisses établies par la société – et c’est précisément ce qui horripile les représentants de la loi et les braves citoyens conformistes.

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Je rejette toute forme de morale, mais ça ne m’empêche pas d’avoir des valeurs et des principes. Chaque fois que je pose un geste illégal, je me demande s’il est conforme à mes désirs, s’il s’accorde avec le mouvement ascendant de la vie, s’il s’inscrit dans le sens de la généralisation de la liberté. Si c’est le cas, pourquoi aurais-je en plus à me conformer à des lois extérieures et transcendantes qui, la plupart du temps, tendent à l’extinction des désirs et à la négation de la vie?

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La magistrature, les cours de justice, les prisons et la police constituent une économie carcérale intégrée dans le système judiciaire-pénal-corporatif qui, malgré les beaux discours démocratiques qui justifient son existence, ne réhabilite personne.

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Il ne faut pas confondre illégalisme et criminalité. Le criminel — et quand je dis « criminel », je me réfère au professionnel, au truand, et non au délinquant occasionnel que nous finissions tous, vous comme moi, par devenir un jour, volontairement ou non — le criminel, donc, viole la loi pour gagner sa vie, comme le fait l’ouvrier lorsqu’il entre à l’usine, alors que l’insurgé hors-la-loi tente délibérément d’anémier les codes, les règles et les lois et les prescriptions de la société.

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Le criminel talentueux vit en bonne intelligence avec certains policiers, magistrats et politiciens, car la bonne tenue de ses affaires en dépend; l’insurgé hors-la-loi évite de telles connexions puisque ce qu’il désire est la création d’une vie qui ne reconnaît aucune loi, aucune transcendance… et que la fréquentation de ces individus menace son plan d’émancipation.

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Le truand, l’homme d’affaires et le politicien évoluent dans des mondes dont les lois et le fonctionnement sont si semblables qu’il n’est guère surprenant que leurs destins se mêlent et s’entrecroisent jusqu’à ce qu’ils adoptent, par osmose, le même visage.

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Il est des anarchistes dont l’opposition à la loi est basée sur un principe moral — habituellement un principe abstrait comme l’Anarchie, la Liberté ou l’Individu. Ces anarchistes ne souhaitent souvent que remplacer la loi étatique par la loi morale. Le hors-la-loi insurgé est amoral; il rejette la loi sous toutes ses formes parce qu’elle limite sa vie et restreint ses possibilités. L’insurgé peut détruire un objet volé, le vendre sur le marché noir, le partager avec ses compagnons ou le garder pour lui-même, selon ses propres désirs. Le hors-la-loi moraliste, saisi par le complexe de Robin des Bois, se sent obligé de consacrer l’objet volé à une cause extérieure à lui-même, aussi extérieure que les préceptes moraux à qui il se soumet.

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Les criminels, les truands, ne sont pas des hors-la-loi. Ils dansent avec la loi, la tordent juste assez pour qu’elle soit à leur convenance. Ils ne la violent pas par défiance, mais pour des raisons économiques. Au sein de leur sous-culture existe un ensemble de lois spécifiques et largement codifiées, ainsi que des moyens violents de les faire respecter. Le criminel est une catégorie sociale, une identité, voire un emploi. Évidemment, le travail interlope est de loin préférable à la majorité des emplois légitimes, puisqu’il comporte de nombreux éléments de risque ainsi que le plaisir raffiné de déjouer les autorités, la satisfaction d’être plus malin que le flic. Il n’en demeure pas moins que la truande s’intègre dans des structures parasitaires, mais strictement hiérarchiques et dominatrices, à l’image de l’ordre qu’elles vampirisent.

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Le crime n’est qu’une variante marginale de l’horreur légale, qui elle est généralisée.

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Le hors-la-loi insurgé ne désire pas être intégré dans la culture dominante, ni dans la sous-culture criminelle, ni dans aucune autre contre-culture alternative. Ce qu’il désire, c’est l’amplification de son pouvoir d’autocréation en opposition à la société. Un tel programme exige de l’intelligence, du courage et surtout, la capacité à se faire invisible. Voilà pourquoi l’insurgé est la plupart du temps un nomade, il traverse, glisse sur l’espace et l’occupe sans s’y accrocher, sans se faire rabattre. La vie de l’insurgé, comme ses activités de hors-la-loi, est une attaque contre la société.

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Nul n’est censé ignorer la loi. Voilà pourquoi je me cache juste assez que pour que la loi m’ignore.

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La voie de l’illégalisme est une ligne de fuite. C’est aussi, potentiellement, une ligne destructrice, et ce, pour une raison bien simple, que nous avons toutes et tous intériorisée dès notre plus jeune âge : si vous violez la loi continuellement, vous finirez, un jour ou l’autre, par vous faire prendre. Ceci est une loi des plus concrètes : celle des probabilités. Alors, soit vous devenez habile et maline, que vous empruntez la ligne de fuite avec intelligence, sagesse et stratégie, ou alors vous échouez de façon spectaculaire et vous voyez plongée de force dans l’enfer correctionnel, le concentré de l’horreur ordinaire de ce monde dans lequel nous sommes toutes et tous plongés.

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L’historiographie anarchiste abonde de récits pathétiques d’illégalistes ayant lamentablement échoué. Leurs histoires se sont souvent terminées dans le sang, la tête dans la guillotine ou sous le feu des policiers. Ou alors dans le trou noir de la geôle, jusqu’au bout de la déshumanisation, de la folie, du suicide et de l’horreur. Leurs activités ont souvent été surveillées et trahies par des mouchards, voire carrément encouragées par des agents provocateurs. Les historiens ne s’intéressent toutefois que très rarement aux illégalistes qui meurent paisiblement dans leur sommeil, et leurs crimes impunis n’apparaissent rarement ailleurs que dans la poussière des archives policières — quand ils s’y rendent. Les illégalistes qui ont réussi sont invisibles; seuls leurs gestes, comme autant de coups portés au Léviathan, apparaissent au grand jour.

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En cette ère d’hypocrisie généralisée et surmédiatisée, ceux et celles qui n’ont que mépris et dédain pour la loi ne peuvent espérer du troupeau que de la haine. Il doivent s’attendre à être calomniés, à être présentés comme des démons, des terroristes et des ennemis de la société par les bourreaux et les tyrans qui peuvent ainsi se permettre de continuer de perpétrer leurs méfaits ordinaires en toute légalité.

En ce qui me concerne, je suis hors-la-loi, égoïste et amorale. Jamais je ne m’en excuserai, jamais n’aurais-je ne serait-ce que l’ombre d’un remords. Et si on veut faire de moi l’antéchrist, il faudra d’abord qu’on me trouve.

Catégories :Pétage de coche

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Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

3 réponses

  1. Everett ruess, un jeune « aventurier » à la « into the wild », mort très tot sans laisser de trace dans l’histoire américaine au début du 20ème siècle, avait préféré vivre en « artiste de sa vie »,et la liberté nomade, les espaces sauvages, plutot que les cités humaines et ses lois anti naturelles, ses voitures et ses compromissions;
    Accompagné d’un cheval et d’un âne je crois (pas l’âne Archie ! pas archet ; )), portant ses bagages à travers les montagnes et désert, il etait devenu vagabond anar, adoptant le mode de vie des apaches en solitaire;
    Autre époque, autre lieu, Isabelle eberhardt parlait assez bien de cette liberté errante qu’elle a trouvé un temps, avant sa fin aussi :

    « Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer,
    c’est le droit à l’errance, au vagabondage.
    Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement,
    et la vie le long des routes, c’est la liberté.
    Rompre un jour bravement toutes les entraves dont
    la vie moderne et la faiblesse de notre cœur,
    sous prétexte de liberté, ont chargé notre geste,
    s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller !
    Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur
    de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul),
    l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau.
    Egoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur,
    pour qui sait le goûter.
    Etre seul, être pauvre de besoins, être ignoré,
    étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand
    à la conquête du monde. »

  2. A reblogué ceci sur Page de suie and commented:
    Je suis amorale, donc alégale. Je considère les lois et les règles édictées par les classes dominantes comme nulles et non avenues. Je refuse de m’y soumettre, c’est la seule façon de me mettre à vivre pour de bon plutôt que de me contenter de simplement survivre. Etre alégale, c’est agir en accord avec mes propres désirs plutôt qu’en fonction des prémisses établies par la société – et c’est précisément ce qui horripile les représentants de la loi et les braves citoyens conformistes.

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