(Réflexions matinales suite à une nuit passée à relire Max Stirner, que je plagie de façon éhontée)
Depuis qu’un de mes amis est en prison — vous allez me dire que j’ai de bien mauvaises fréquentations et vous aurez en cela parfaitement raison, après tout vous fréquentez mon blogue, n’est-ce pas — je disais donc depuis qu’il est en prison, je ne cesse de constater à quel point cette institution est un microcosme, un concentré de la société qui la créé et la porte en son sein.
Je relisais L’Unique et sa propriété et voici ce que Stirner, en substance, avait à dire sur le sujet. La prison crée une société, une sorte de communauté, et cette société est essentiellement basée sur le partage d’un espace commun. La prison est un espace particulier défini par ses habitants — une prison ne l’est que parce qu’elle détient des prisonniers, car sinon, elle ne serait qu’un simple bâtiment froid et laid. La prison définit les prisonniers et ce sont les prisonniers qui font de l’espace une prison.
Qu’ont en commun tous les individus qui sont réunis dans son enceinte? Le fait d’avoir commis un crime? Les fautes qui leurs sont imputées sont si diverses, allant du vol au meurtre, en passant par la fraude, le viol et la désobéissance civile, qu’il faut vraiment avoir le cerveau pervers d’un juriste pour le croire. Ce qu’ils ont en commun, c’est essentiellement la prison, puisque c’est la prison qui fait d’eux des prisonniers.
Qu’est-ce qui détermine le mode de vie de la société carcérale? La prison, aussi, de toute évidence. C’est elle qui détermine aussi les relations des prisonniers entre eux. Ils peuvent, bien sûr, entrer en relation entre eux en tant que prisonniers, dans les strictes limites que leur imposent les règles de la prison. Mais deux prisonniers interagissant en oubliant qu’ils sont des prisonniers est une menace fondamentale pour la prison, qui surveille les comportements des détenus pour se prémunir contre toute interaction purement égoïste entre eux. Que les prisonniers s’unissent pour accomplir des tâches, faire fonctionner des machines, prendre des repas en commun, tout cela n’est pas un problème — la prison se charge même de faciliter les relations entre eux dans ces conditions. Mais lorsqu’ils oublient qu’ils sont prisonniers et qu’ils entrent en relation entre eux en tant qu’individus, la prison est directement menacée et intervient dès qu’elle le peut. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’isolement carcéral, cette punition assimilable à une forme de torture où le prisonnier n’a aucun contact avec aucun autre individu à l’exception du personnel carcéral — autrement dit, de la prison elle-même.
Le fait d’être prisonnier est donc une condition établie et sacrée dans une prison. Porter atteinte à cette identité est impitoyablement réprimée. La moindre incartade est sévèrement punie, comme est punie en général toute atteinte envers ce qui est sacré, envers ce qui nous enchaîne, nous, pauvres humains.
Bref, la prison forme une société, une communauté, mais sans association, sans relations humaines, sans union. Toute association réelle d’individus dans l’enceinte d’une prison est le germe d’un dangereux complot qui pourrait menacer cette institution. Voilà pourquoi agir comme un individu y est intolérable.
Personne n’entre en prison volontairement. Personne ne reste prisonnier volontairement. Bien au contraire : nous chérissons tous notre désir égoïste de liberté, et ce désir non seulement s’oppose à la société carcérale, mais tend à sa dissolution. Parce que si tous les prisonniers s’évadent et sortent de prison, il ne reste plus qu’un bâtiment froid et laid.
Rares sont les prisonniers qui veulent changer la couleur des murs, la texture des barreaux des cellules, la coupe des uniformes des geôliers. Certains aimeraient bien être mieux nourris, avoir le droit d’être visités par leurs proches et pouvoir faire plus d’exercice. Tous désirent ardemment ne plus être en prison et cesser d’être prisonniers.
À l’intérieur comme à l’extérieur de la prison.
Catégories :Grognements cyniques
Anne Archet
Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.
Depuis qu’un de mes amis est en prison — vous allez me dire que j’ai de bien mauvaises fréquentations…
Bof, ça dépend pour quelle raison il est là. Beaucoup de non-crimes sont passibles de prison, alors…
« Depuis qu’un de mes amis est en prison — vous allez me dire que j’ai de bien mauvaises fréquentations… »
Bof, ça dépend pour quelle raison il est là. Beaucoup de non-crimes sont passibles de prison, alors…
On peut très voir la société comme une prison dorée…
On peut très bien voir la société comme une prison dorée…
Le pire surviendrait si l’équilibre entre les notions de punition et de réhabilitation devenait parfait. Le contrôle serait alors absolu sur le corps comme sur l’esprit.
L’école primaire et secondaire sont de bons baromètres et annoncent parfois les tendances à la mode dans les prisons. Malgré le retour en force de traditions nauséabondes comme le vouvoiement et les uniformes, la réforme semble apporter plus de désordre que d’ordre. Est-ce que ça peut décourager les prisons d’adopter ce modèle constructiviste et de sélectionner seulement les éléments autoritaires des changements actuels?
Je dirais plutôt que la prison est le baromètre de toutes les autres institutions sociales — parce que c’est là que se joue le plus crûment, le plus explicitement, le plus clairement les relations de pouvoir.
Tant qu’il y aura des prisons, la liberté ne sera qu’un mot. Tous ces libéraux, libertariens et bien-pensants de tout acabit qui n’ont que ce mot à la bouche et qui s’accommodent sans problème de l’existence des prisons sont pour moi des êtres méprisables.
C’est une excellente réflexion. D’ailleurs, j’ai pour vous une anecdote à ce sujet. Voyez-vous, j’ai eu droit, comme tant d’autres, à un petit séjour dans les sympathiques geôles de Toronto lors d’un doux mois de juin. Eh bien, j’en garde sou souvenir précieux : pour tenter de briser mon isolement grandissant et cette folie cellulaire grimpante, je sifflais quelques airs »camaradesque » que vous reconnaîtriez, j’en suis sûr, aisément, en plus de quelques classiques qui me sont chers (Brassens, Brel, Aznavour…). Bref, voici que bien plus tard, on me transfert vers un autre bloc de détention et que là mes codétenus, stupéfiés, me fixent tous. Pour répondre à leur tour à ma surprise ils m’apprennent qu’en prison il est interdit de siffler car, m’expliquent-ils, ce sont les oiseaux qui sifflent et ces derniers sont dehors, libres.
Le plus étonnant, c’est qu’il s’agit d’une interdiction venant des détenus eux-mêmes et que l’infraction est punissable de représailles violentes.
Voilà donc le peu de liberté que les détenus, aliénés dans leurs rôles, s’enlèvent -par nostalgie, peut-être- scellant ainsi leurs cellules.
Bien d’accord pour dire que les prisons sont un microcosme de la société, mais il y une différence entre rejeter la société telle qu’elle est puis rejeter toute forme de société. Mais dans la mesure où nous ne semblons pas avoir la même définition de ce qu’est une société, c’est impossible d’avoir un débat sensé sur cette question. Parce que des sociétés sans État ou les sociétés dites «primitives» demeurent des sociétés. Pour moi c’est juste la vie en commun. Ce qui est enjeu ici c’est comment organiser ce vivre ensemble, qui est essentiel à n’importe quel être humain.
Vivre ensemble, bien sûr, ça va de soi. Il va de soi aussi que nous ne définissons pas le mot société de la même façon.
Ceci étant dit, nous sommes condamnés, vous et moi, à ne pas nous entendre — ce qui ne m’empêche pas de trouver que vous avec plus souvent raison que tort. (Croyez-le ou non, mais ce qui précède est un compliment.)
« Tant qu’il y aura des prisons, la liberté ne sera qu’un mot. Tous ces libéraux, libertariens et bien-pensants de tout acabit qui n’ont que ce mot à la bouche et qui s’accommodent sans problème de l’existence des prisons sont pour moi des êtres méprisables. »
Je garde ça en mémoire!
D’ailleurs, il y a même des anars qui devraient méditer là-dessus…
« un microcosme, un concentré de la société qui la créé et la porte en son sein »
Toutes les personnes avec qui j’ai pu partager mes propres expériences d’enfermement en arrivent à cette conclusion.
Les murs ont deux cotés. Etre dehors ou dedans, c’est pas pareil. Mais quand même, il y a des parallèles à tirer. Parce que si tous les citoyens s’évadent et sortent de la société telle qu’elle nous est proposée, présentée – cette illusion de choix – (c’est encore une des rares différences notable, l’illusion du choix) il n’en reste qu’une structure froide, et laide. Et si à l’extérieur, il n’est pas interdit de s’associer comme on le souhaite (nos démocratie doivent garder la face) il est fortement conseillé de s’associer en priorité dans le cadre de son travail, ou de son ménage.
Les lieux d’enfermements, en tant que lieux d’exercice du pouvoir contraignant par excellence, font accepter individuellement et dans l’isolement pour plus de malléabilité, ce que l’on essayera de le faire accepter aux masses « libre » par la suite. Et bientôt, pour cela, toute association réelle d’individus dans l’enceinte de la société serai le germe d’un dangereux complot qui pourrait menacer cette institution…
« Personne n’entre en prison volontairement. Personne ne reste prisonnier volontairement » Bizarrement, il y a peux être des contradictions à creuser de ce coté la…
Ce qui est écrit, ici, sur la prison, est comme un négatif du discours technocratique et puritain sur la prison idéale.
Tout est exact en terme d’idéologie.
La réalité est quelque peu différente.
Ainsi l’isolement; s’il n’était qu’une simple mise à l’écart d’un détenu des autres prisonniers, alors votre présentation du système carcéral serait conforme à la réalité.
Or, l’ isolement à l’intérieur de la prison comme sanction supplémentaire à la détention n’est pas la simple mise à l’écart de la sociabilité réglée du centre pénitencier, c’est aussi la pression vexatoire, constante, d’une série de mesures et de contrôle qui déshumanise le prisonnier dès le premier jour et la première nuit.
Il est devenu, en plus de sa peine, le « corps » du délit.
C’est son corps et son self qui sont directement soumis à la dureté d’un régime inquisitorial qui double le régime carcéral ordinaire.
L’isolement, c’est cette inquisition en acte qui la rend insupportable à terme car bien qu’on soit isolé, on n’est jamais seul.
Quelque regard d’une machine ou du personnel intervient promptement afin d’empêcher que vous ne jouissiez du moindre répit que procure souvent la solitude quelque temps alors que vous subissez une « compagnie » d’infortunés sans mixité aucune, et que vous n’avez pas choisi, dans une promiscuité sévère chaque jour et chaque nuit.
La condition est misérable de la grande majorité des personnes incarcérés dont la prison n’est qu’une étape de leur infortune.
Passé les règles explicites et la discipline tacite instaurés par l’institution elle-même avec l’appui de quelques prisonniers expérimentés des rituels de la domination et de la soumission. Petit kapos avides de menus privilèges qui font leur notoriété d’entremetteurs dont il font le commerce pervers. Il sont les supplétifs indispensables d’un système paranoïaque qui, pour des raisons strictement budgétaire fonctionne avec le minimum de moyens possibles.
Car cette surveillance de centaines de personnes 24H sur 24, 7 jours sur 7, plus les transferments rendus obligatoires par le déroulement lent des procédures judiciaires est horriblement couteuse.
Alors une contrainte incessante et coercitive est exercée par le groupe lui-même des détenus, ce microcosme hasardeux des destins au noir afin que les activités illicites mais tolérées du « trabendo » occupent les temps « morts », les trous de non-surveillance effective, officieuse, permettant ainsi à cette « sub-humanité » de faire en prison, en mode mineur et retenu des violences excessives ce qu’il font habituellement au dehors, dans le « monde » des trafics au noir.
Ces « libéralités » vicieuses et mesquines, petit système, caricature de l’ultra-libéralisme qui sévit habituellement au dehors, un infra-libéralisme sous surveillance flottante.
Désolé. Sans doute ce que j’écris peut paraitre inquiétant. Le dilemme est là, de dire à l’autre ce qu’il en est au risque qu’il en souffre de savoir.