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Ce que nous avons à perdre mérite d’être perdu

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De l’éthique

 « L’enfer est pavé de bonnes intentions. » Je ne crois pas qu’il y ait d’autres proverbes qui expriment mieux la vérité profonde de notre monde, cet abysse sans fin d’horreur et d’oppression dirigé par des bourreaux bienveillants convaincus d’agir pour le salut de l’humanité contre qui luttent des révoltés bienveillants convaincus d’agir pour le salut de l’humanité.

 Le souci de faire le bien est la pire motivation pour l’action. En ce qui me concerne, j’évite autant que je le peux d’être associée à quiconque se présente comme un bienfaiteur de l’humanité ou un redresseur de torts au nom de la Justice (ou une autre valeur à la con du même acabit). Je ne veux pas être meilleure que mes ennemis. Mes ennemis se considèrent comme de bonnes personnes et veulent faire le Bien – et c’est pour cela que je les haïs. Ils vont à l’église, ils paient leurs impôts, ils donnent à la guignolée des médias, ils s’entendent bien avec leurs petits camarades. Ils se soucient de l’environnement, ils s’opposent à l’intolérance (souvent en prônant l’intolérance envers les intolérants). Le problème avec les militants vertueux est qu’ils essaient d’être de meilleurs Bons que leurs ennemis, de «mieux faire le bien» qu’eux.

 L’éthique n’est ni plus, ni moins qu’une autre des nombreuses chaînes qui m’asservissent. Je dis ici « éthique » plutôt que «morale» intentionnellement, parce que ça ne suffit pas de laïciser une notion pour la purger de sa nature religieuse; si ça se trouve, on ne fait que l’affaiblir et la rendre dérisoire. Pour les chrétiens, la récompense pour avoir mené une vie éthique est de nature spirituelle : c’est la promesse de la vie éternelle dans la contemplation de Dieu. Pour les non-croyants, la seule compensation qu’offre le sacrifice à des principes supérieurs est d’ordre psychologique – la conviction que «la bonté est un bien en soi». Quiconque adopte la posture morale se mettra invariablement à lancer des anathèmes et faire proclamations creuses et remplira sa vie de millions d’actes de résistance personnelle insignifiants. Hélas, il n’y a pas de paradis qui attend ceux et celles qui ne magasinent pas chez Wal-Mart, qui ont fait le catalogue exhaustif de leurs privilèges et qui ne mangent pas d’œufs. Pire, l’ambition « d’être bon » de « faire le bien » ou même de « faire partie de la solution » n’est rien de plus qu’une illusion : celle d’être en mesure de pouvoir se mesurer à l’aune de principes dont la valeur, par rapport à d’autres, ne peut être qu’arbitraire. Autrement dit : vous êtes bons par rapport à vos valeurs, vos ennemis sont bons par rapport aux leurs et rien ne peut objectivement vous distinguer, outre ces valeurs qui ne se justifient autrement que par elles-mêmes.

 De la transgression

 Si j’aime parfois lancer des appels à la transgression, c’est en souvenir d’une ère maintenant révolue, par nostalgie d’une époque où la transgression signifiait une atteinte à la morale. Aujourd’hui, nos maîtres ont fini par apprendre leur leçon et ont su intégrer la transgression dans leur boîte à outils de domination. Ils ont réalisé qu’aucun individu ne peut rester continuellement sur la ligne dure sans jamais dévier ; il faut impérativement se balader de temps à autre sur la ligne souple, c’est une simple question de survie. Autrement dit : nous avons toutes un besoin de transgression, de délinquance. L’important pour les maîtres est de faire en sorte que ce besoin soit harnaché de façon bénéfique pour l’ordre établi, comme une soupape de sûreté. Ce faisant, la transgression s’est ajoutée aux autres impératifs moraux et s’est intégré au carcan social qui nous dépossède de notre vie.

 Les dionysies et le carnaval, ces moments d’exultation où les dispositifs du pouvoir sont renversés temporairement comme une chaussette pour que les esclaves respirent un peu n’existent plus. Ils ont été remplacés par le spectacle continuel de la délinquance, qui permet de vivre la transgression symboliquement. La vertu se présente souvent en creux, par la négative ; le vice est paradé en public pour inciter les badauds à « se faire leur propre opinion ». La victime-et-cheville-ouvrière des dispositifs du pouvoir peut s’immerger dans le spectacle transgressif d’un show punk, de films comme American Psycho ou Fight Club, suivre Girls ou Breaking Bad à la télé pour obtenir sa dose de délinquance et oublier que demain, c’est lundi. Il n’y a peut-être que les individus comme moi, les artistes obsédés par leur propre radicalisme et leur propre marginalité, qui sont encore aveugles à cette évidence : aucune action culturelle révolutionnaire n’est possible dans un monde où la représentation de la transgression s’est généralisée, la transformant en un produit de consommation comme un autre.

 Du plaisir

 Il en va du plaisir comme de la transgression ; le dicton post-soixante-huitard « il n’y a pas de mal à se faire du bien » a depuis longtemps été confisqué par le commerce. Le plaisir a remplacé la mortification comme dispositif de contrôle des corps en le transformant en impératif moral : vous vous devez de rechercher le plaisir et les moyens mis à votre disposition pour l’obtenir sont autant de chaînes qui vous lient au corps social. Et c’est en dissociant le plaisir du désir que les maîtres ont pu en faire un outil de domination.

 Le désir est une force qui nous pousse à agir. Le plaisir est une sensation, alors que le désir est le moteur de toute chose. Le désir n’est en soi ni une bonne, ni une mauvaise chose et peut très bien jouer contre moi. Le sentiment de puissance qu’éprouve l’individu qui lance une insulte raciste est le plaisir. Les structures délirantes qui sont au cœur de notre société, comme le patriarcat et le capitalisme, ont été créées et sont mues par le désir. La raison semble être une réponse évidente à la fois à l’insulte raciste et au racisme systémique, mais les syllogismes ne sont pas très efficaces pour combattre le désir. Essayez de ne pas payer votre commande en démontrant au gérant de l’épicerie que l’argent est une fiction et que la masse monétaire n’existe nulle part. La théorie critique est aussi impuissante que l’art engagé face au désir.

 En dissociant le plaisir du désir, nos maîtres nous ont désarmés et nous ont mis le licou de l’individu libéral, cette abstraction que l’on décrit dans les manuels de microéconomie. Et nous tournons continuellement en cercle, allant d’un plaisir à l’autre, à peine conscients que c’est le désir de nos maîtres et non le nôtre qui nous fait avancer.

 De la cruauté

 Je ne suis pas indignée. L’indignation est par définition morale, c’est une réaction à ce qui vient fouler aux pieds des principes que je juge supérieurs. Voilà pourquoi l’indigné est souvent une Grande Âme qui se mêle de luttes qui ne le concerne pas directement, au nom de principes qu’il juge universels, mais qui ne le sont que parce qu’il a décidé qu’il en sera ainsi. L’indignation est une émotion qui me détache de mes désirs en me rattachant à l’abstraction. Je préfère de loin la cruauté.

Peu d’émotions brûlent les entrailles comme la cruauté. Celles et ceux qui sont motivées par la cruauté ne sont jamais justes et impartiales. Leurs actions s’expriment avec une intensité qui ne sollicite aucune permission ou justification. Alors que les cinquante nuances de la gauche chantent à l’unisson la mélopée de l’altruisme, il y a celles et ceux qui jouent avec les flammes ardentes de la cruauté. La cruauté me raccroche à mes désirs et me permet de créer de nouveaux arrangements, de détruire et de construire ce qui doit être détruit et construit.

La cruauté se nourrit de mes appétits, de mes frustrations et de mes fascinations. Rien n’est plus éloigné du militantisme, des campagnes politiques et des mouvements de masse que la cruauté. C’est le sentiment d’avoir été spolié de ma propre vie qui me pousse à détruire quelque chose de laid, quelque chose qui m’a dépossédée – qui me pousse à détruire ce qui me détruit. La cruauté est une insurrection sans ennemi immédiatement reconnaissable, une appropriation de la vie telle qu’elle devrait être : par l’excès, par-delà les termes et les conditions imposées par notre existence sociale. C’est la passion sauvage qui explose autant dans la solitude la plus désespérante qu’au beau milieu de la foule, celle qui fait irruption dans tous les moments du quotidien et du spectaculaire. C’est la cruauté qui fait larguer les amarres et fuir jusqu’au point de non-retour.

De la vengeance

Je nomme « vengeance » le désir que la cruauté me permet de retrouver, l’agentivité qui me permet de riposter à mon oppression. La vengeance est mal aimée, sous-estimée et sous-utilisée. Pourtant, elle est aussi simple et facile que familière. Elle suit une logique géométrique réconfortante. Elle est étrangère à la question stupide de la justice qui m’a toujours semblé trop suspecte et surtout trop abstraite pour avoir une quelconque valeur. Contrairement à la justice, l’objet de la vengeance est la cause réelle de la souffrance : il s’agit de détruire ce qui tente de me détruire, pas de préserver la blancheur de mon innocence – ce qui n’a aucune valeur à mes yeux. Je ne veux pas être meilleure que mes ennemis, je veux juste les neutraliser.

L’éthique est une ligne dure, alors que la vengeance est une ligne de fuite. L’éthique exige un ensemble unifié, cohérent de principes et d’habitudes qui limite mes activités à ce qui est juste. À contrario, une vie sans engagement éthique me permet d’agir selon nos propres nécessités. La liberté de l’amoraliste ne vient pas de la transgression – être « comme je ne suis pas censée être ».  C’est la liberté que je gagne quand je m’abolis moi-même, c’est-à-dire quand je jette aux orties les oripeaux de mes multiples identités avec toutes les prescriptions sociales qui les accompagnent, lorsque je n’ai plus de réputation à maintenir – que je suis devenue indifférente à toute forme de jugement de valeur. C’est alors seulement que je suis libre d’adopter de multiples identités et de les changer à ma guise, libre de défendre des positions contradictoires et libre de parler avec autant de voix différentes que je désire.

 Tout cela n’est ni modéré, ni raisonnable. Une existence chauffée à blanc par la cruauté n’est jamais paisible. La vengeance est un désir extrêmement risqué qui peut avoir comme conséquence de se faire rabattre définitivement sur une ligne encore plus dure que celle qu’on m’a assignée en me menant à la prison, à l’institut psychiatrique, à la folie, à la mort. La modération m’apparaît toutefois encore plus risquée, parce qu’elle n’a pour promesse que ce chemin strictement balisé qui va d’une contrariété à l’autre et qui mène ultimement à la mort. Ce que nous avons à perdre mérite d’être perdu.

Catégories :Grognements cyniques

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

5 réponses

  1. Ouaaah trop Oui… !!!
    Redonner à mon désir la vue de son propre plaisir, par les moyens nécessaires, car ce qu’on a à perdre mérite d’être perdu, car la vie mérite d’être vécue…

  2. « la cruauté est une insurrection sans ennemi, dis-tu. » mais tu as beaucoup d’ennemis, il me semble. tu aimes les mépriser publiquement. tu joues le jeu. quelque chose comme la diablesse offensée par les vierges intentions. « l’objet de la vengeance est la cause réelle de la souffrance. » détruire une cible d’oppression. ou pire: une victime consentante. vendetta. c’est beaucoup plus proche de ce que tu pratiques comme violence. il me semble. tu te justifies beaucoup trop pour être cruelle, du moins ici. j’aimerais te lire foncièrement cruelle. ça se trouve?

  3. De la cruauté, gratuite, (la meilleure) … pour rire

    Mérite :
    – Valeur morale procédant de l’effort de quelqu’un qui surmonte des difficultés par sens du devoir et par aspiration au bien.

    – Propriété intrinsèque de l’acte humain bon, en tant qu’il a rapport à autrui, à la communauté humaine et à Dieu, et qui est susceptible d’appeler sur l’homme la miséricorde divine

    – Caractère de celui ou de ce qui est digne d’une appréciation avantageuse par ses qualités morales ou intellectuelles.

    Mériter :
    – Etre digne de

    Dignité :
    – Sentiment de la valeur intrinsèque d’une personne ou d’une chose, et qui commande le respect d’autrui.

  4. l me semble que l’enjeu de l’éthique n’est pas le salut ou une quelconque posture abstraite… c’est simplement la qualité du vivre ensemble… et donc la liberté de chacun de vaquer à ses propres occupations…
    S’il y a des gens qui veulent se friter s’est leur choix, mais qu’ils foutent la paix à ceux qui choisissent un autre chemin…

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