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Cassons, cassons, il en restera toujours

Maintenant que les esprits se sont (un peu) refroidis, je me permets de répondre à ces deux billets d’anarcho-prag sur la réception médiatique de la manifestation du Collectif opposé à la Brutalité Policière (COBP), avec qui (comme d’habitude) je ne suis pas du tout d’accord.

Richard Martineau caricature les anarchistes pour mieux les discréditer. Pourquoi ferait-il le contraire? C’est son rôle social et il est payé pour le faire. Soit, Martineau est un twit, voilà un fait indiscutable. Mais il n’est pas le seul à avoir cette opinion : tous les commentateurs des médias disent la même chose, de Jean-Luc Mongrain à l’autre imbécile avec un nœud papillon dont le nom m’échappe. «La manifestation est louable, mais ce sont les casseurs qui sapent sa légitimité, ragnagna scrogneugneu. »

Comme de raison, les média ont tort, car en réalité c’est exactement le contraire: c’est la manif qui est à condamner et les casseurs qui doivent être encouragés.

Les manifs sont par essence inutiles, surtout lorsqu’elles sont pacifiques, planifiées, connues longtemps à l’avance, sages et encadrées par un service d’ordre (qui ne sont rien d’autre que des flics — contestataires mais flics quand même, cela dit en passant. J’ai déjà eu maille à partir avec le service d’ordre de la CSN et laissez-moi vous dire que je choisirais les flics du SPM n’importe quand). Les manifs sont assimilables à des pétitions sans papier à signer, des pétitions où les participants n’ont pas à s’identifier (et encore, la police est bien contente de compléter ses dossiers lors de tels événements).

Manifester, c’est pétitionner le pouvoir et c’est entrer en dialogue avec lui. Et lorsqu’on dialogue avec un pouvoir (comme lorsqu’on dialogue avec un individu), on en reconnaît la légitimité. Voilà pourquoi manifester « calmement et avec ordre » est un droit démocratique: tout simplement parce que manifester ne change absolument rien — même si on peut obtenir des ajustements cosmétiques, si on a beaucoup de chance.

La casse, par contre, est créative. Elle exprime de façon flagrante qu’il y a un problème qui déborde les voies normales et acceptées des conflits sociaux. Elle montre qu’il y a encore une part de révolte irréductible dans notre société aseptisée. Et elle a l’immense mérite de foutre la trouille aux politiciens (ceux au pouvoir comme ceux de l’opposition) et aux propriétaires. Elle est le symptôme d’un désir de rupture avec l’ordre. Et elle est souvent le point de départ d’un mouvement insurrectionnel : sans casseurs, est-ce que la manif des femmes, le 8 mars 1917, aurait renversé le tsarisme? Le service d’ordre a vraiment chié, ce jour-là. Et en mai 68, est-ce qu’on aurait dû s’en tenir sagement à réclamer démocratiquement la libération des militants étudiants emprisonnés? Encore une fois, les organisateurs de la manif ont été drôlement débordés.

S’autoréguler ne veut pas dire s’autopolicer. Dire qu’un anarchiste peut « arrêter les casseurs » dans une manif démontre, en plus qu’on n’a jamais été dans une manif, qu’on souhaite que les anars assument le rôle de police. Ce qui revient à dire que les anars se font déléguer une responsabilité de contrôle social de la part des autorités en place. Comme le représentant syndical qui doit calmer ses membres lorsque le syndicat n’est pas en période de négo, comme le chef de parti de gauche qui doit canaliser l’insatisfaction dans des voies respectables et démocratiques. Bref: c’est vouloir faire de l’anarchiste un rouage de l’ordre établi, un rouage de l’exploitation. Beurk.

Les médias donnent une mauvaise image de l’anarchie? Big fucking deal: ils l’ont TOUJOURS fait. Ça n’a jamais empêché les anars d’exister, la révolte de se développer et le désir de vivre autrement de se répandre. Il ne faut pas penser que la violence des manifs est le seul prétexte que les médias utilisent pour marginaliser les anars; s’il n’y en avait pas, ils trouveraient autre chose. Il ne faut pas manifester dans l’idée de faire passer un message qui sera relayé par des médias objectifs auprès de la population, parce que les « médias objectifs » sont une fiction démocratique qui masque la fonction de contrôle social inhérente à cette institution. Les médias et les flics sont les deux faces d’une même médaille et si ça se trouve, nous souffrons bien plus souvent de la brutalité médiatique que de la brutalité policière.

D’ailleurs, voilà la principale faute de la manif du COBP (comme celle de presque toutes les manifs): sa recherche de publicité et de présence médiatique. On avertit à l’avance qu’on va manifester, le build-up médiatique prend des proportions démeusurées, les beus sont sur les dents et se préparent à foncer dans le tas, les casseurs choisissent leurs briques et leur bat de baseball… tout le monde apprend son rôle et le joue à merveille. Ce n’est pas le festival de l’anarchie, c’est une mauvaise pièce de théâtre d’été qu’on joue chaque printemps, par anticipation d’un changement social qui ne viendra jamais.

Ceci étant dit, comment lutte-t-on contre la brutalité policière? Il faudrait d’abord commencer par s’attaquer non pas aux « débordements » policiers, parce que ça implique qu’il serait possible d’avoir une « bonne police » et qu’on pourrait la réformer. Le COBP n’est pas anar par essence, sinon il s’appellerait le COP : le Collectif opposé à la police. Il faudrait aussi quitter la logique de l’opposition, qui est toujours en dernière instance celle de la loyale opposition de Sa Majesté. Cesser de dialoguer avec le pouvoir, cesser de réclamer des réformes et des changements au pouvoir. Il faut plutôt prendre (et reprendre) tout de suite, ici, maintenant, les moyens de notre propre existence. Se réapproprier notre vie à l’extérieur de l’ordre et de sa morale et se donner des moyens pour la défendre — la fuite en étant un qui ne serait pas à négliger.

La casse est, qu’on le veuille ou non, un des visages de l’anarchie, celui de la révolte et de l’affrontement avec l’ordre. Le rejeter est rejeter les anars. Mais il  en va de nous de donner à voir un autre visage de l’anarchie, loin des médias, de la police, de l’ordre établi, de ses rituels et de ses symboles : celui d’individus reprenant possession de leur vie, dont l’exemple ne saurait qu’aiguillonner chez tous les désirs d’un autre futur.

Catégories :Accès de rage

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Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

25 réponses

  1. M&M : La police se marre. Elle a gagné sur toute la ligne.

    Quant à convaincre, je n’en ai ni le désir, ni la capacité. Mes ambitions sont bien plus modestes…

  2. « La police se marre. Elle a gagné sur toute la ligne. »

    On s’entend là-dessus.

    « Quant à convaincre, je n’en ai ni le désir, ni la capacité. Mes ambitions sont bien plus modestes… »

    Mon personnage blogual en a le désir, mais ma vraie personne a de bien faibles ambitions…

  3. Anne dit : «Le rejeter est rejeter les anars. Mais il en va de nous de donner à voir un autre visage de l’anarchie, loin des médias, de la police, de l’ordre établi, de ses rituels et de ses symboles : celui d’individus reprenant possession de leur vie, dont l’exemple ne saurait qu’aiguillonner chez tous les désirs d’un autre futur.»

    La casse est souvent un truc spontané sans lendemains, l’expression d’une colère, un défoulement catharsique. C’est une agression non canalisée. La casse est aussi le fait de fans déçus de Metallica ou des partisans extatiques du Canadiens.

    Je suis désolé, c’est très bourgeois de ma part je sais, mais ça m’aiguillonne pas fort dans mes désirs d’un futur heureux pour l’humanité.

    Tsé, une manif, aussi balisée soit-elle, a toujours au moins une utilité : celle d’être ensemble et de partager une idée, des moments. C’est un bon feeling, et moi, ça me donne de l’énergie pour aider ce futur.

  4. L’Utopie enfin realisee:
    « Des manifestants agreables et discrets echangeant d’aimables propos avec des policiers gentils et courtois… »

  5. bonjour,
    je suis toujours épaté de votre rigueur qui ne laisse jamais de place à la complaisance, de la justesse de vos raisonnement; et par ailleurs, de votre imagination.

  6. Qu’est-ce qu’on fait du respect de la propriété privée (pour ceux et celles qui y adhèrent évidemment).

    Encourager le vandalisme c’est courrir après le trouble. Mais bon, je peux comprendre une certaine logique derrière cela.

  7. Manifestation du 15 mars 2010 dans Hochelaga-Maisonneuve : Un quartier populaire pris en otage ?
    Voir : http://bit.ly/cXlKsR

    Yves Claudé – sociologue
    Ycsocio[@]yahoo.ca
    Montréal, le 11 mars 2010

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