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Qui est votre patron ?

Une gravure représentant Mécène, Auguste et Virgile.

Une version de ce texte a été publié dans la revue Lettres québécoises. Enjoy.

En toute transparence, je dois admettre que je suis une artiste non subventionnée qui ne vit pas de son art. Les seules subventions que je touche sont indirectes : celles qui financent mes éditeur·ices et les revues qui ont l’idée étrange (et probablement mal avisée) de publier mes petits textes. Ceci informe le propos que je vais tenir ici ; si ça vous choque, je vous donne la permission de dire que je suis jalouse ou désespéré, han.

Vous souvenez-vous, en mars 2025, du pizzagate ? Quand cet ahuri de Guillaume Abbatiello, roi de la pizza semi-comestible, a voulu ramasser des likes sur TikTok en disant que si le milieu culturel québécois crie famine et doit « toujours demander de l’argent » au gouvernement, c’est peut-être parce que le contenu est « de la marde » ? C’était particulièrement savoureux de sa part (sans vouloir faire de jeux de mots), d’abord parce que le mot « marde » est ce qui qualifie le mieux le contenu des boîtes qu’il livre à domicile et ensuite parce que son entreprise a reçu quatre-vingt-dix-mille dollars de subventions – ce qui démontre que le gouvernement subventionne toutes les formes de déjections sans distinction.

Le plus drôle dans tout ça, c’est que je mettrais ma main au feu qu’il y a des artistes affamé·es parmi ses employé·es – du moins parmi celleux qui ont plus de quatorze ans. Si c’est le cas, ça voudrait dire qu’il méprise une partie de ses employé·es – comme tous les patrons, maintenant que j’y pense.

Le financement de tous les arts (sauf peut-être l’humour, et encore) est dramatiquement inadéquat et la plupart des artistes ont des revenus qui flirtent avec le seuil de la pauvreté. Voilà pourquoi les artistes se sont mobilisés en 2024 et 2025 pour faire pression sur le gouvernement pour qu’il augmente substantiellement les sommes versées aux institutions qui les supportent. J’ai été et je suis suis évidement solidaire avec cette mobilisation, parce que prendre la rue pour faire du bruit et querisser le feu à quelques poubelles est en soi une excellente chose. Hélas, vous ne me verrez pas dans ces manifs. Non seulement parce que je suis agoraphobe et que je ne quitte jamais mon demi-sous-sol, mais aussi parce que je sais que quémander fonctionne rarement. L’État ne plie que lorsqu’il est contraint ; tant que la grève générale de la culture ne sera pas envisagée, les politiciens ne seront pas émus par notre désarroi. Il faudrait fermer les théâtres, les salles de spectacles, les galeries et les bibliothèques. Il faudrait dire aux politicards : « Vous vous flattez de la grandeur culturelle de votre nation ? Vous vous faites du capital politique sur notre dos ? Not anymore, fuckers ». Voilà une stratégie qui aurait une petite chance de fonctionner, contrairement à tout ce qui est en ce moment entrepris et qui est voué à l’échec le plus total.

Surtout : je pense qu’il est temps d’envisager un monde sans patrons.

Il y a des artistes depuis qu’il y a des humains. C’est pour moi une évidence que l’art est la seule chose qui distingue notre espèce des autres mammifères. L’artiste professionnel·le, par contre, est une invention beaucoup plus récente, liée à la création de l’organisation politique centralisée – en clair, de l’État. L’artiste professionnel·le est un·e client·e qui ne peut exister sans un patron – une personne ou une institution qui va assurer ses moyens de subsistance en échange d’œuvres qui lui seront utiles. Comme vous le savez sûrement, le mot « mécène » vient de Caius Maecenas, patron des artistes à l’époque d’Auguste, le premier empereur romain. Ses clients les plus célèbres sont les poètes Horace et Virgile, dont les œuvres témoignent de leur utilité pour le pouvoir impérial. Si vous n’êtes pas client·e d’un patron, vous êtes comme moi : un·e amateurice, un·e dilettante, un·e artiste du dimanche.

Des empires et des cités-États de la haute antiquité jusqu’aux États-nations du vingt-et-unième siècle, les pouvoirs centralisés ont fourni aux artistes des moyens de devenir professionnel·les et de se consacrer uniquement à leur art. En échange, ces pouvoirs s’attendent toujours à ce que les artistes travaillent pour eux. Parfois, ce n’est pas subtil du tout, et parfois, ça l’est beaucoup plus. L’art commandité par l’empire égyptien ou l’Église catholique était de toute évidence créé pour asseoir la légitimité et le pouvoir de ces institutions. Idem pour le réalisme socialiste de l’URSS et le cinéma hollywoodien. Les artistes professionnel·les ont un rôle social très clair : iels participent à la justification du pouvoir par la célébration de sa grandeur.

Ça n’a évidemment pas toujours été comme ça. Avant l’apparition des institutions de pouvoir centralisées, il y avait de l’art, mais pas d’artistes qui vivaient exclusivement de leur art. Dans les sociétés nomades, chez les chasseurs-cueilleurs, les artistes occupaient aussi leur temps à autre chose. Iels participaient aux activités qui assuraient la survie du groupe, ainsi que toutes les autres activités communes à tous les groupements humains, comme l’éducation des enfants et les soins aux malades. Il n’y avait pas d’artistes professionnel·les, mais ça ne veut pas dire que leur production artistique était de moindre qualité que la nôtre ; on n’a qu’à regarder les peintures rupestres du Paléolithique ou écouter les traditions orales de partout dans le monde pour s’en convaincre. La quantité d’œuvres était beaucoup plus limitée, mais la qualité, par contre, y était. Autrement dit, le nombre de grandes œuvres est à peu près égal dans toutes les cultures ; ce n’est que la masse de la production médiocre qui change quand le nombre d’heures-personne consacré à l’art augmente.

Que vous le vouliez ou non, ce n’est pas par amour des arts que les gouvernements les financent. Un État ne peut assurer sa pérennité que par l’exercice de son monopole de la violence. Il a besoin de mythes, de valeurs, de principes et de normes qui doivent être continuellement entretenus, reformulés et diffusés. Et ça, c’est le rôle de l’artiste professionnel·le. Peut-être que ce rôle social vous convient et franchement, je ne vous juge pas si c’est votre cas. Vous devez toutefois admettre que ce n’est pas pour rien que les subventions aux artistes sont structurellement toujours insuffisantes. Accorder ou non du financement est un moyen de contrôle, une façon d’encadrer la production artistique pour qu’elle soit utile au pouvoir.

Dans les démocraties libérales, ce contrôle est subtil, mais il est clairement exercé. Le problème, c’est que l’ère de la démocratie libérale touche à sa fin. Quand les fascistes arriveront au pouvoir, l’art qui aura le privilège d’être subventionné sera plus explicitement propagandiste. Si vous êtes artiste professionnel·le, allez-vous avoir des scrupules à produire de la marchandise symbolique pour un régime autoritaire ? Ce n’est pas une hypothèse farfelue ou un simple exercice mental ; c’est la situation dans laquelle nous allons être dans quelques années à peine, au rythme où vont les choses.

Ne croyez pas que je préconise le marché, parce que les industries culturelles sont des institutions de pouvoir centralisé au même titre que les États. L’entreprise culturelle privée est un patron comme les autres, même si ses besoins symboliques sont différents de ceux des Églises et des États. Un patron est un patron – et celui-là ne fait que rêver de vous remplacer par l’intelligence artificielle pour accroître sa marge bénéficiaire. Comme si ce n’était pas assez, toutes les plateformes de diffusion en ligne vampirisent déjà les artistes et leur public, siphonnant ainsi une grande part des fonds dédiés à la culture. Comme n’importe quelle pizzéria, les industries culturelles ne peuvent pas faire de profit sans l’appui de l’État, alors on reste encore dans la subvention.

En ce qui me concerne, je préfère ne pas avoir de patron, même si ça veut dire que je ne serai jamais une artiste à temps plein, une professionnelle. Je préfère le dilettantisme, l’art pour le plaisir de l’art. J’aime mieux que ma seule nécessité soit la pulsion de créer, le sentiment de ne pas pouvoir faire autrement – pas la création pour assurer ma survie dans un monde qui m’est chaque jour de plus en plus hostile. Je préfère avoir recours à la banque alimentaire plutôt qu’au contrat alimentaire, en somme. J’ai choisi de vivre de piges et de larcins divers et de distribuer gratuitement mes œuvres plutôt que d’avoir à accepter les contraintes que m’imposerait un patron à qui je devrais mes épinards (sans beurre).

Les choses telles qu’elles sont ne pourront pas durer bien longtemps. Si les patrons existent encore dans quelques années, le pire avenir que nous pouvons imaginer se sera réalisé et la grande main qui nous aplatit contre terre sera plus forte, plus lourde, plus omniprésente que jamais. Dans ce contexte, si vous voulez faire quelque chose pour la culture, joignez-vous à ceux et celles qui œuvrent à créer un monde sans Patron, sans Dieu et sans Maître.

Et créez, créez encore, sans attendre de subvention.

Catégories :Grognements cyniques

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Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

2 réponses

  1. Il est tellement rare de lire un texte qui exprime exactement ce que je pense.

    La nature vaincra certainement l’humanité, à ma grande satisfaction.

  2. Il est tellement rare de lire un texte exprimant exactement ce que je pense. La nature vaincra l’humanité, et je m’en réjouis. En attendant, continuons de créer sans nous soucier de ce qu’on attend de nous !

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