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Éloge de l’incendie

incendie

Les incendies – qu’ils soient intentionnels ou provoqués par la foudre – font partie de nombreux écosystèmes depuis des millénaires. Nous savons qu’avant la colonisation européenne, les feux contrôlés étaient utilisés par de nombreux peuples autochtones pour modifier leurs habitats de manière favorable. Parmi les nombreux avantages, ils ont contribué à faciliter les déplacements en éliminant les broussailles épaisses, à augmenter les populations de gibiers et à rendre les arbres à fruits et à noix plus productifs. C’était une tactique de subsistance qui avait été perfectionnée depuis des générations.

Pour le colonisateur venu de l’Europe dense et sédentaire, la plus grande partie de ce que nous appelons l’Amérique du Nord apparaissait comme une nature sauvage et vierge, de grandes étendues de terres vierges ou à peine touchées. En réalité, l’ensemble du continent était, d’une certaine manière, un vaste complexe de culture composé d’un nombre incroyable d’habitats variés maintenus par diverses pratiques, dont le feu contrôlé qui, à très grande échelle, a également contribué à fixer et à maintenir les limites entre les prairies et les forêts.

Toutes les formes de vie ont besoin d’habitats, mais les villes ne sont pas des habitats. Sous le pavé ne se trouve pas seulement la plage; on y trouve le sol de la forêt, le jardin potentiel, la talle de fraises étouffée, l’estuaire asséché, le ruisseau détourné porteur de poissons. La ville n’est pas  le lieu de tout ce qui est avancé, complexe et progressif de l’histoire humaine, de la liberté, de la créativité et de la conscience de soi. C’est le repaire de la bourgeoisie et des gouvernants, un lieu de captifs dépossédés, où les appareils répressifs sont omniprésents – à commencer par l’horloge de la ville qui a permis de s’assurer que les activités des individus potentiellement auto-organisés, autodirigés et librement créateurs sont synchronisées dans l’intérêt de la bourgeoisie, de l’efficacité économique et politique.

Imaginez vivre dans un monde d’enfer où vous ne pouvez pas manger quand vous avez faim, faire la sieste quand vous avez sommeil, boire quand vous avez soif, pisser quand vous en avez besoin, car c’est un instrument qui dicte quand vous êtes autorisé à satisfaire ces besoins fondamentaux des animaux que nous sommes. Je rigole, inutile de l’imaginer: nous vivons dans ce monde en ce moment même. Voilà ce qu’est la civilisation capitaliste urbaine : des millions de personnes sont arrachées à leur repos et à leurs rêves par une alarme, puis toutes sont synchronisées pour suivre les mêmes schémas quotidiens afin que l’économie puisse prévaloir sur les corps individuels, leurs processus et leurs désirs.

L’incendiaire insurrectionnel qui brûle la banque, le siège social d’une entreprise transnationale ou le poste de police devient, à mesure que ce geste primal et profondément honnête se déploie et se manifeste, une personne à la fois écologique et spirituelle. Il s’agit d’un acte communautaire dans la mesure où il s’oppose au pouvoir et à l’injustice et où il défend ses proches et ses voisins. C’est un acte démasquant dans la mesure où il déchire le voile qui camoufle l’ordre social monstrueux qui se cache derrière des siècles d’élitisme, d’injustice et de violence.

Nous devons rejeter, re-naturaliser ou détruire la ville, site central du contrôle autoritaire et de l’idéologie qui privilégie la propriété sur la vie, la richesse accumulée par quelques-uns sur des communautés fondées sur le partage, les captifs obéissants et faibles sur des individus sûrs d’eux et forts.

Il n’y a pas d’avenir si nous ne cessons pas de nous adapter au capitalisme et si nous ne commençons pas à nous adapter à la nature. Et chaque cocktail molotov jeté porte un message à l’intérieur de la bouteille qui se lit comme suit : « J’en ai assez de m’adapter au capitalisme, de m’adapter à un monde de patrons, de propriétaires et d’élites, à la pensée suprémaciste blanche, au pavé, au béton et aux horizons dénudés de vie ».

Il y a un lien entre l’écologie et les émeutes, entre la création d’un espace de guérison et de régénération et l’incendie de l’insurrection.

L’insurrection américaine actuelle a été déclenchée par les afro-américains répondant à un monde violemment raciste depuis quatre cent ans. Dire autrement serait effacer la souffrance et l’action collective des personnes racisées. Il ne s’agit pas pour moi de prétendre que cette insurrection se situe en fait dans un élan écologique. Ce que je veux souligner, c’est que nous sommes toujours des animaux humains et qu’en tant que tels, lorsque nous nous révoltons, nous le faisons aussi contre nos conditions de vie en tant qu’êtres potentiellement libres vivant dans des habitats sains et qui sont actuellement captifs dans les gigantesques camps de travail et les prisons que sont les villes, beaucoup d’entre nous – en particulier les personnes racisées, littéralement en cage.

Lorsque vous voulez construire un abri ou encore planter des courges ou du maïs, lorsque vous voulez construire un dépôt communautaire pour les conserves ou un arsenal pour votre clan, vous devez défricher une zone. Que ce soit un camping saisonnier pour des pratiques de subsistance ou pour un éco-village plus sédentaire, il faut faire de la place. Détruire les biens urbains pendant les émeutes est la même chose. C’est à la fois un acte contre et un acte pour. Comment libérer notre imagination sans rien visualiser de spécifique, mais en envisageant des possibilités ? Lorsque le terrain est entièrement occupé par les desseins et les intérêts de quelques privilégiés et ce, depuis longtemps, il faut libérer l’espace, souvent avec une fureur vengeresse. La régénération est impossible sans la mort. Les incendies ont été utilisés pour défricher des zones pour la production alimentaire, pour faciliter les déplacements et pour d’autres pratiques de subsistance. Les incendies insurrectionnels peuvent également être vus dans cette optique. Quelle meilleure façon de faire face à notre aliénation en tant que captifs dépossédés, en tant qu’êtres vivants sans liberté ni habitat, que d’incendier non seulement les tours de garde et les prisons, mais aussi tout ce qui se rapporte à la production alimentaire durable, à l’eau potable locale, à une forêt de retour pour les oiseaux ?

Le capitalisme donne la priorité aux marchandises et à la propriété privée sur la vie. L’écologie privilégie la réciprocité et la vie par rapport à la propriété privée et aux marchandises. Le pillage est donc une action contre un mode de production qui efface la vie et pour un autre qui la privilégie. Le pillage à grande échelle est un moyen de transférer des richesses. Une façon d’utiliser immédiatement des choses qui sont de toute façon en route vers la décharge. Une communauté saine ne produirait que pour le besoin ou pour le plaisir et tout ce qui s’y trouve serait librement partagé, donc le pillage de marchandises n’est en réalité qu’une action directe contre le capitalisme.

À mesure que le capital grandit, la nature se rétrécit. S’attaquer à la marchandise est donc un acte écologique, car le contraire est également vrai. Lorsque le capital diminue, la nature guérit. Plus il y a d’incendies et de pillages, plus il y a de refus – de travailler, d’accepter les idées normatives quant à la race et au genre, de vivre dans des espaces artificiels du commerce et de l’autorité politique – plus la nature et les animaux humains ont une chance de guérir et de se régénérer.

Les villes reposent sur un ensemble d’arrangements violents : propriétaire et locataire, riche et pauvre, police et citoyen, blancs et bruns, et ainsi de suite. En leur sein, la nature a été violemment détruite. L’automobile domine tous les impératifs de conception urbaine. Les citadins sont aliénés, atomisés et ghettoïsés. La grande majorité d’entre eux semblant aimer leurs chaînes; illes donnent et reçoivent des ordres, passent docilement leur vie à produire et à consommer. Les villes détruisent des écosystèmes complexes et sains qui peuvent accueillir un grand nombre de formes de vie. Ainsi, la destruction des villes et des mythes bourgeois et racistes du progrès qui les soutiennent et les justifient, est un acte du côté de la nature, du primat, de l’instinct de conservation.

Les émeutes peuvent faire tomber le voile et aider à mettre en évidence le ciment violent qui maintient la forme de la ville ainsi que les résultats de ces arrangements sociaux : police, lois, hiérarchie, pouvoir politique, racisme, systèmes de surveillance, logique militaro-industrielle, pauvreté, maladie mentale, écosystèmes détruits… sans parler du fait que pratiquement chaque ville était autrefois le foyer d’un peuple anarchique parce qu’il avait la sagesse écologique de prendre des décisions intelligentes sur l’emplacement de ses établissements. Décoloniser ne veut pas seulement dire penser différemment, mais aussi vivre différemment.

Il est sain de vouloir détruire ce qui est laid quand le potentiel de manifestation de la beauté de la nature est un souvenir inscrit dans notre chair. Fasse que l’ère de l’embrasement général soit enfin arrivée.

* * *

 

 

 

Catégories :Crise de larmes

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

1 réponse

  1. Ce texte fait définitivement du bien à mon âme. Tes articles sur ton blog commençaient à me manquer durant ces temps difficiles..

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