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Quart d’heure de lucidité

KILL THE LAW

Ce n’est pas parce que j’écris continuellement, avec fébrilité, que je ne suis pas consciente de la futilité de cet exercice. Par exemple, je me demande souvent pourquoi j’écris autant au sujet de l’anarchie, de la danse de la vie, de la beauté féroce de l’érotisme, du chaos, des horreurs que la société nous fait subir. À priori, rien ne devrait me pousser à le faire : je n’ai aucun désir de convaincre quiconque, le prosélytisme me répugne et je n’ai rien à vendre. Je ne suis membre d’aucun parti, d’aucune secte et je n’ai donc personne à convertir, ni de carte de membre à fourguer.

Les idéologies m’indisposent, en particulier l’anarchisme qui pourtant est si proche de ma sensibilité. Je fréquente peu d’anarchistes; en fait, j’évite de me frotter aux militants et aux obsédés politiques de tout poil. J’ai souvent l’impression que les anarchistes sont des adeptes d’une variante millénariste du christianisme. Ils attendent la révolution qui accouchera de l’anarchie et comme la plupart des chrétiens, ils portent en eux l’urgence de répandre leur évangile et de convertir les païens à la vraie foi.  La liberté dont ils parlent semble aussi lointaine que le jugement dernier et le retour glorieux du Christ. Pis encore, la plupart d’entre eux sacrifient les miettes de liberté que l’ordre dominant leur abandonne pour le bien de la Cause, avec un c majuscule et glorieux. Or, ce qu’ils proposent en attendant est une forme appauvrie d’adaptation à l’ordre établi qui ne le menace aucunement, fait de rituels oppositionnels et de résignation rebelle en attendant des jours meilleurs.

 Je ne serai jamais une sainte, ni une militante. Pas parce que je suis plus perverse, plus vertueuse, plus intelligente ou plus stupide que le commun des mortels; je ne suis tout simplement pas douée pour le sacrifice. Se sacrifier me semble au mieux idiot, au pire suicidaire. Je veux être libre et je veux l’être maintenant. Je désire passionnément me réapproprier ma vie, être souveraine de moi-même. Je déteste mes chaînes et je n’arrive pas à me résigner à les porter. Il y a tant d’entraves à ma liberté; elles ne cessent de se multiplier, elles deviennent de plus en plus insupportables. Plutôt que de sombrer dans l’amertume ou le fatalisme, je fais de mon mieux pour élargir les interstices de liberté qui ne sont pas encore sous le regard du Léviathan. Je ne sais pas si c’est dans l’absolu la meilleure chose à faire, mais c’est en définitive ce que je peux faire de mieux. J’explore ces espaces de liberté, faits de nouvelles valeurs, de nouvelles façons de vivre avec mes semblables, même si s’ils sont fugaces, impermanents. J’écris  en me disant que la trace de mon expérience peut servir pour plus tard et que mon exemple, aussi dérisoire qu’il est, peut peut-être inspirer une ou deux personnes. C’est peu, mais c’est à la portée de mes faibles moyens — du moins aussi faibles que les vôtres, ni plus, ni moins.

 Je constate avec désolation que la plupart d’entre vous acceptent vos chaînes avec passivité et résignation. J’en suis profondément blessée, meurtrie, car ces chaînes ne résisteraient pas une minute à votre colère généralisée. L’entêtement de certains d’entre vous à embrasser vos liens, voire à exiger qu’ils soient plus lourds et plus contraignants m’écorche la peau jusqu’au sang comme un cilice. Souvent, la nuit, j’émerge subitement du sommeil avec une envie sourde et impétueuse de hurler à pleins poumons. Il m’apparaît alors clairement que je resterai pour l’essentiel victime de cette existence merdique aussi longtemps que vous tous l’accepterez passivement, aussi longtemps que vous placerez vos espoirs et vos énergies dans des solutions politiques illusoires portées par des messies d’opérette. Je me mets alors à écrire, avec le seul espoir non pas de vous convaincre, mais plutôt d’alléger la souffrance qui m’accable et qui est aussi la vôtre.

 J’écris surtout parce que mon corps est trituré par des passions qui demandent à être extériorisées. Cette passion folle, dans toute son impétuosité et sa splendeur exige d’être libérée, comme cette révolte contre une existence réduite à la survie, amputée, artificielle, qu’on m’impose. La parole et les comportements de ceux qui se réapproprient leur vie sont la plupart du temps considérés comme des crimes ou des maladies mentales par l’ordre établi. Lorsqu’on arrive plus à les amadouer avec la gratification illusoire de la consommation, on tente de contenir les déviants avec des médicaments, on tente de les cacher dans des prisons ou des institutions psychiatriques. Le monde dans lequel nous vivons est presque sans issue et la libération, quasiment impossible. Lorsque j’écris, je peux libérer ma folie sans entraves autres que celles du langage et laisser jaillir mes passions. Pauvre ersatz, me direz-vous. C’est en effet mon opium, une façon d’apaiser la brûlure de l’horreur sociale ordinaire — ce qui a pour conséquence de réifier mes désirs au lieu de les laisser me mener au bout de moi-même.

 J’ai la tête remplie de rêves, de visions d’accouplements sublimes, de mille façons de consumer ma vie plutôt que de la laisser s’éteindre sous la chape de plomb des dispositifs de pouvoir. Mes compagnons et mes compagnes de folie sont bien peu nombreux, mais c’est grâce à ma parole que j’ai pu les trouver. Tout ce que j’écris est noyé, dilué dans la logorrhée diluvienne de l’ordre marchand. Écrire est aussi futile que de lancer des bouteilles sans bouchon à la mer — mais la beauté réside dans ces gestes sublimement inutiles.

Catégories :Crise de larmes

Tagué:

Anne Archet

Héroïne sans emploi, pétroleuse nymphomane, Pr0nographe lubrique, anarcho-verbicruciste, poétesse de ses fesses, Gîtînoise terroriste (et menteuse, par dessus le marché). Si j'étais vous, je me méfierais, car elle mord jusqu'au sang.

11 réponses

  1. Ce n’est pas futile ni inutile. c’est tout le reste, qui est futile.
    La vie n’est rien d’autre que de l’art, de l’émotion à l’état brut, de l’improvisation. L’amour aussi. Ne pas vivre avec art, c’est mourir à l’avance.
    Il n’y a rien à rechercher, rien à atteindre.
    Simplement à s’exprimer, pleinement et librement.
    Et il n’y a rien de plus beau que l’individualité vraie d’une personne, lorsqu’elle est exprimée avec une émotion sans bornes.

  2. Oui nous acceptons nos chaînes avec passivité et résignation ! Sauf à l’instant où on te lit !

    Je suis né et vis dans une société relativement très religieuse, et mon combat interne pour abattre les idéologies implantées par la forte pression sociale a été long (la première moitié de ma vie), ça a été une guerre d’usure contre les dogmes religieux, politiques, sociaux, et surtout scientifiques (le plus sournois de tous)

    J’ai rencontré tes textes il y a plus de 10 ans, je ne peux pas te dire combien ni comment ça contribué à me libérer totalement de mes peurs artificielles, Mais je peux t’assurer que tes textes ne sont ni inutiles ni futiles !

    Tu es une militante et une vraie!

    Là où je vis l’homosexualité est sévèrement réprimée par la société. Certains gays affichent leurs tendances et leur liberté en s’habillant de manière ostentatoire et affichée en pleine avenue principale, ils ne font pas de politique, ne revendiquent rien, mais leur impacts les 10 dernières années sur la société où je vis est beaucoup plus puissant que mille discours politique.

    Nous construisons et édifions la société humaine de demain, sans le savoir (en réalité tu le sais très bien!), tu fais parti des fourmis exploratrices des lieux inconnus, par ton mode de vie, tu fais parti ceux qui insufflent des micros chocs permanents à l’ensemble de la société humaine. Penser que c’est réducteur c’est réellement sous estimer ton impact sur tous ceux qui te côtoient, te lisent, te détestent, te haïssent ou t’ont en leur plus haute estime !

    Merci
    @G1rofle

  3. Qui a compris l’anarchisme sait qu’il ne s’agit pas d’une idéologie. Qui est anarchiste, rationnellement, ne se sacrifie pas et ne prône pas le sacrifice.
    Pour le reste, je pense que tu es de réalité anarchiste. Si on te dit qu’il s’agit d’une idéologie, on te ment.

    Poursuis.

  4. Nous sommes comme un ours apprivoisé et craintif qui ne connaît pas le potentiel de sa fureur. Le dresseur nous fait faire des tours mais lui, à chaque instant, il voit la force de nos griffes, le poids de notre corps, la longueur de nos crocs. Le fouet n’est pas loin.

    Pourquoi la révolution? Ouais. Pourquoi, en fait. Je suis un peu fataliste peut-être, mais je pense aussi qu’une « révolution », dans tout ce qu’elle aurait de conventionnel, serait vouée à l’échec. Cependant, je me dis toujours que je me prépare non pas pour le « grand soir », mais pour l’après. Je veux me préparer à jouir en apprenant à jouir (avec tous les ratés qu’on me connaît). C’est bien plus plaisant d’apprendre ça que de jouer au révolutionnaire de salon. La jouissance libératrice ne viendra sans doute jamais, mais la révolution non plus. Donc, entre tresser des couronnes de fleurs et creuser des tranchées, j’ai fait mon choix…

    Je suis donc pas mal d’accord avec ton idée là-dessus. Le sacrifice christique n’est pas une solution à long terme. En ce qui me concerne, j’envie et admire bien plus ceux qui jouissent que ceux qui souffrent. De plus, c’est la jouissance qui me donne le goût de vivre. Et le goût de vivre me donne le goût d’être libre.

  5. Oui j’aime mes chaines; non pas avec passivité et résignation; je m’en amuse, j’en joue et j’en jouis… Les contraintes existent, de la gravité à la société…. Comme de la domination ou de la sexualité…

    Courage à toi; tu es belle quand tu es en colère et j’aime même quand tu m’engueules, ça me manque de ne plus te faire d’interviews.

  6. La révolution, c’est aussi un état d’esprit, et s’il serait merveilleux de la vivre dans son ampleur -et sans sacrifice, si c’était possible, mais l’est-ce quand les détenteurs du pouvoir n’en veulent pas?-, on peut en attendant se dire révolutionnaire parce que l’on désire le changement radical, que celui-ci se fasse pour un meilleur être de tous et chacun, ou en tout cas dans un meilleur être de ceux qui en bénéficient le moins…

  7. ah très beau texte, réjouissant…mais ne vous désolez pas tant, beaucoup n’embrassent pas leur chaînes, mais la plupart n’ont pas votre visibilité, c’est plutôt là le problème, car ceux qui refusent tout net de vivre poings et pieds liés ont opté pour l’ombre, de façon sournoise ou faute de savoir ou de pouvoir répandre leur vision de l’existence. A vrai dire je crois bien qu’il se foutent bien d’ailleurs, de savoir que la plupart aiment être enchaînés….Et, oui, même qualifiés de tous les noms d’oiseaux, ils s’en moquent comme de leur première culotte, et précisément ont renoncé à vouloir convaincre du bien fondé de leur mode de vie ou de pensée, car vous savez bien, Anne Archet, que l’on ne change pas les mentalités. Votre singularité, Anne, c’est de souffrir pour les autres, j’avoue que c’est grand et beau, et je me sens toute petite à côté, grosse égoïste que je suis, tenez je trouve même que vous avez un côté christique ;))

  8. Merci. Merci de mettre des mots sur toutes les passions qu’on m’oblige à réprimer chaque jour. Tous les « tu parles trop fort », « tu ris trop », « tu es trop passionnée, excitée ». En lisant ça, je n’ai qu’une envie: me lever de ma chaise et quitter ce cours qui parle de narratologie, un assassinat littéraire en plus.

    Merci, encore.

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