Archive pour la catégorie ‘Montée de lait’

Le poison sans antidote

Samedi 3 décembre 2011

Il y a quelque chose qu’Ander Behring Brevik n’a pas compris lorsqu’il conteste le jugement des psychiatres qui sont arrivés à la conclusion qu’il souffre de schizophrénie paranoïaque. Selon lui, il s’agit plutôt d’une idéologie politique et conteste l’évidence qu’il est un crackpot qui a depuis longtemps perdu tout contact avec la réalité.

Ce qu’il n’a pas compris, c’est que c’est seulement lorsqu’on utilise hypocritement une idéologie politique pour obtenir, exercer ou conserver le pouvoir qu’on est un militant ou un politicien digne de ce nom. Dès le moment où on y croit vraiment, qu’on se met à avoir des « convictions fermes » et que l’idéologie n’est plus un cache-sexe commode pour le pouvoir, et surtout quand on se met à interpréter sa vie à travers le prisme de fantômes tels que Dieu, la Patrie, la Race, la Nation, la Justice ou la Liberté, c’est là qu’on verse dans le désordre mental — la plupart du temps irrémédiablement.

Croisons-nous les doigts, quelqu’un peut-être inventera un jour un vaccin contre l’idéologie.

Sirventès du chaos

Dimanche 18 septembre 2011

Qu’ont-ils tous à dénigrer le chaos?
Même les anars refusent de s’y associer :
« L’anarchie c’est l’ordre »
Disent-ils comme Proudhon

Ils en ont même fait un drôle de logo
A majuscule entouré d’un O
Qu’ils peignent sur les murs des villes
Même si ça fait désordre

On a fait du chaos un synonyme de violence
D’atrocité et d’ignominie
Mais ne voyez-vous donc pas
Qu’il s’agit de calomnies
De flics, de curés, de politiciens?

L’histoire de la civilisation
Est l’histoire de l’imposition de l’ordre
Un crescendo de guerres
De meurtres, de viols et d’oppression
Ne voyez-vous pas que c’est l’ordre
Qui est la source de l’ignominie?

L’ordre n’a de cesse d’imposer sa forme
À tous les êtres, à tout ce qui est vivant
À tout ce qui vibrant et joyeux
Il écrase tout sous son règne de fer et de plomb

« Mais si le chaos n’est pas la guerre
Ni le meurtre, le viol et l’oppression
De quoi est-il fait?
Le chaos est-il le désordre? »

Non, car le désordre ne peut exister
Sans l’ordre et le chaos existe
Par delà toute forme d’ordre
Il est le fond indéfini, indéterminé
D’où naît sans cesse l’infinité des êtres

Le désordre n’est qu’un ordre raté
Et puisque l’ordre finit toujours en ratage
Ordre et désordre sont deux temps
D’une même réalité
Alors que le chaos est la fibre même de l’univers

Imposer l’ordre, c’est entrer en conflit
Avec la fibre même de l’univers
Et c’est se vouer fatalement à la sclérose
À la déliquescence et à la mort
Et c’est cette déchéance
Qu’on appelle de désordre

Lorsque l’ordre n’interfère pas avec sa course
Le chaos crée l’équilibre
— pas celui artificiel des balances
(Comme celle de cette pétasse aveugle
Qu’on appelle communément Justice)
Mais plutôt celui toujours changeant
Et sauvage qui fait danser le réel

Extase
Merveille
Magie
Au-delà de toute définition
Au-delà de tout entendement
Beauté et puissance érotique
Tel est le chaos

La liberté n’est rien d’autre
Qu’un abandon au chaos
À la puissance de son étreinte
Aux pulsions qu’il fait naître dans notre chair
Lorsque nous nous accouplons avec lui

Voilà pourquoi l’autorité est à rejeter
Voilà pourquoi l’ordre est à combattre
Voilà pourquoi nous crions
« Ni Dieu Ni Maître »
Car nous ne reconnaissons aucun
Dieu ordonnateur du ciel et de la terre
Car nous ne voulons même pas
Être maîtres de nos vies

Tout ce que nous voulons
C’est de vivre enfin pour de bon
En mettant fin à tout ce qui nous coupe
Du chaos
En devenant ce que nous sommes déjà
Des êtres de fureur et de beauté
Qu’aucun carcan ne pourrait contenir

En s’appropriant la liberté et le plaisir
Sans attendre, ici et maintenant
Nous nous unissons
À la marche sublime du chaos
Nous nous lançons avec passion
Dans cette aventure folle et nécessaire
De créer cet Éden que la terre
Aurait toujours dû être

Quand ce jour viendra — et il viendra
L’histoire et son cortège d’horreurs sanglantes
Cessera alors d’être notre seule réalité
Et nous pourrons apercevoir soudainement
L’aveuglante beauté sous le voile de māyā

Hypersexualisation mon cul

Vendredi 14 janvier 2011

Il y a foutrement longtemps que j’ai traîné mes pattes ici. Et quand je me suis mise dans l’état d’esprit approprié — c’est-à-dire calme et flegmatique — les premiers mots qui me vinrent à l’esprit furent « hypersexualisation mon cul ». Je confesse avoir souvent abusé du « mon cul » pour les titres de mes petits articles. Ça vous donne à vous, lecteurs et lectrices émoustillés, l’impression que vous allez lire un texte rigolo alors qu’en réalité, je m’apprête à vous fourguer une analyse laborieuse et étriquée sur l’inanité d’un concept à la mode, utilisé — pour le dénoncer unanimement, il va sans dire — de la gauche la plus rouge à la droite la plus brune.

Je n’ai jamais promis de ne pas vous casser les pieds, hein.

Comme vous le savez tous pour l’avoir entendu ad nauseam sur toutes les tribunes publiques bien pensantes, le mot « hypersexualisation » désigne la plupart du temps le fait de sexualiser un phénomène qui ne doit pas l’être — surtout en fait l’érotisation de fillettes (les habiller en femmes, leur permettre de se maquiller pour aller à la maternelle, leur acheter un soutien-gorge et des talons hauts, les laisser porter des strings et les inscrire à des concours de Miss, et ainsi de suite) et pas tellement celle des garçons (qui, semble-t-il, ne peuvent en aucune manière être transformés en objets de désir par l’ajout d’accessoires). Évidemment, ceci présuppose que les enfants sont des êtres asexués, rigoureusement dépourvus de tout comportement sexuel, qui deviennent fétichisés par une sorte de perversion collective dont ils sont les victimes inconscientes.

Sinon, on se réfère par « hypersexualisation » à la « sexualisation de l’espace public »; la sexualité et l’érotisme, théoriquement confinés à la vie privée, envahiraient — voire, pollueraient — la sphère publique. Ce qui présuppose qu’il existe réellement une sphère publique à envahir et à polluer, exempte de comportements sexuels et remplie d’individus asexués… ce qui me semble hautement douteux. Au mieux, ce qu’on désigne sous le nom d’espace public a toujours été au mieux un lieu où se jouaient tous les rituels de séduction, au pire un endroit où tous devaient tant bien que mal cacher leur sexe pour éviter les foudres de la morale établie.

Quoi qu’il en soit, la discussion sur l’hypersexualisation génère beaucoup de « ah-mon-dieu-où-s’en-va-le-monde», de «c’est-horrible-d’exposer-ces-jeunes-innocents-à-de-telles-monstruosités » et surtout, une suite sans fin de « l’amour-disparaît-la-famille-se-meurt-c’est-la-fin-de-la-civilisation-c’est-la-décadence-vite-tous-aux-abris ». À en croire les tenants de la thèse de l’hypersexualisation de la société, le sexe, surtout par sa représentation pornographique, occupe une trop grande place dans l’espace public, ce qui corrompt la jeunesse, opprime les femmes et mène à la déliquescence morale. Presque systématiquement, les solutions que ces gens proposent est un « encadrement » de la pornographie et de la prostitution (ce qui veut dire leur interdiction), de l’éducation à une saine sexualité (c’est-à-dire, vécue à l’abri des regards dans le cadre conjugal et monogame).

Or, il m’apparait flagrant que c’est plutôt l’appauvrissement, voire la misère sexuelle qui définit le mieux notre époque. Car dans une société basée sur la concentration du pouvoir politique, la propriété et le capitalisme appauvrit tous les aspects de la vie des individus qui la composent et la subissent, même les plus intimes.

Cette misère trouve bien entendu ses origines dans les institutions du mariage et de la famille, ainsi que dans l’imposition des structures sociales patriarcales. Leur impact se fait encore sentir de nos jours et leur importance ne peut être négligée, même si, en Occident du moins, ces institutions se sont étiolées depuis les dernières décennies. Le paradoxe est que malgré leur déclin, la misère sexuelle, loin d’avoir décru, s’est même amplifiée et se fait de plus en plus intensément et cruellement sentir.

Le processus qui a mené à l’affaiblissement et la désintégration de la famille est exactement le même qui est à l’œuvre pour accentuer l’hypersexualisation de la culture et entretenir la misère sexuelle : la marchandisation et la réification des relations humaines. La marchandisation de la sexualité est, de toute évidence, aussi vieille que la prostitution — et donc, que la civilisation, on n’a qu’à lire l’Épopée de Gilgamesh pour s’en convaincre. Le phénomène s’est toutefois emballé depuis une soixantaine d’années, avec l’instauration de l’État providence et du consumérisme. La publicité omniprésente nous expose à une séduction perpétuelle, une aguiche sexy et charismatique qui provoque en nous une envie irrépressible de se procurer de l’antisudorifique, du dentifrice, de la bière, une voiture, du parfum. Les films, les émissions de télé, les magazines, les clips sur internet — en fait, l’ensemble des médias — nous vendent non seulement des objets de consommation, mais aussi des idées, celles liées à la facilité d’attirer des hommes et des femmes à la beauté sans faille dans notre lit. On nous a convaincu de désirer des images plastiques irréelles, des fictions sexuelles par définition inatteignables. Ces désirs artificiels et manufacturés sont, vous vous en doutez bien, au service du capital, puisqu’ils garantissent une insatisfaction chronique qui stimule le consommateur à acheter dans un effort désespérer et sans fin d’atteindre une chimérique satisfaction.

Ce qu’on désigne actuellement sous le vocable de « libération sexuelle » n’est en fait que la marchandisation définitive de la sexualité humaine. La relation sexuelle, voire même la relation amoureuse, est maintenant régie par les strictes lois du marché. Voilà pourquoi que dans une société libérale et capitaliste avancée, on offre sur le marché des marchandises symboliques des images de sexualité hors mariage, d’homosexualité et de bisexualité, ce qui rend ces pratiques de plus en plus acceptables et acceptées par la majorité — d’une façon qui, évidemment, est compatible avec les besoins du marché. En fait, ces pratiques ce sont transformées en identités auxquelles nous sommes tous demandés de nous conformer. Par exemple, l’homosexualité en est arrivée à demander bien plus que de fricoter avec des individus de son propre sexe : elle est devenue un « mode de vie », une identité qui implique le conformisme, des comportements prévisibles,  des endroits à fréquenter, des produits spécifiques à consommer. Être gay, lesbienne, bi, adepte du bdsm ou être fétichiste des pieds signifie s’associer à une sous-culture qui agissent comme des niches de marché complémentaires au couple hétérosexuel et à la famille patriarcale.

(Lire la suite…)

Parlant de presse capitaliste…

Mardi 6 juillet 2010

… je suggère aux charmantes lectrices de Elle Québec qui cherchent mes textes érotiques de se rendre sur mon autre blogue.

Cause (commune) toujours

Samedi 24 avril 2010

J’ai heurté de front Normand Baillargeon sur son blogue samedi dernier. Aie. Moi qui ai eu à supporter les commentaires déplaisants de la planète entière sur mes blogues, voilà que je me suis bêtement jointe à la horde puante des trolls. Pas fort.

Résumons l’affaire. Dans un texte qu’il destine au Monde libertaire, le professeur Baillargeon reprenait les propos que l’illustre Noam Chomsky lui avait confiés au sujet de l’état de l’anarchisme contemporain. Ce que pense le célèbre linguiste du MIT peut se résumer en trois points :

  1. Les anarchistes sont plus nombreux qu’avant, mais sectaires et intolérants. Il faut qu’ils dépassent leurs différences et forment un front uni «de manière civilisée et fraternelle et avec le sentiment d’une solidarité entretenue dans la poursuite d’un but commun».
  2. Les anarchistes ont tort de critiquer la technologie en tant que telle et devraient se limiter à dénoncer ses abus, car «à moins de consentir à [réduire l’humanité] à 100 000 chasseurs-cueilleurs, si on prend au sérieux la survie de milliards d’êtres humains, de leurs enfants et petits-enfants, cela va demander des percées scientifiques et technologiques.»
  3. Les anarchistes devraient reconnaître «la réalité sociale et économique telle qu’elle est», rejeter «ce sectarisme, cette étroitesse, ce manque de solidarité et d’objectifs partagés» qui les ont toujours caractérisés et renforcer certains aspects de l’État (dont la réforme de la santé aux États-Unis) parce qu’une telle attitude « renforce finalement la position des institutions dominantes tout en nous éloignant de combats qui doivent être menés et de ceux avec lesquels nous devrions combattre ».

Allez savoir pourquoi, je me suis sentie personnellement visée par ce texte. Dans ma réponse, j’ai fait remarquer que la stratégie de Chomsky était sociale-démocrate et pas anarchiste du tout :

« Ce que Chomsky dit en substance, c’est que l’anarchisme est un chouette idéal qui malheureusement ne se réalisera jamais en trois cents ans. Mieux vaut alors militer pour le renforcement de l’État (providence) et de l’entreprise (coopérative). Comme ça, les gens seront éduqués (peut-être) aux bienfaits de la vie libre de l’influence (bénéfique) de l’État et de l’entreprise. »

J’ai ensuite placé un lien vers un texte de Claude Guillon dont la critique de Chomsky m’apparaît des plus pertinentes.

En plus de souligner la contradiction étrange du raisonnement qui stipule que d’affronter l’État le renforce alors que de le renforcer l’affaiblit, j’aurais pu ajouter que Chomsky est, en fin de compte, un démocrate radical. L’État et la corporation lui conviennent dans la mesure où ces institutions sont gérées sur un mode participatif. Ce qu’il appelle de tous ces vœux, c’est un État-providence pacifiste et gentil gouverné par des conseils ouvriers qui abolirait la corporation capitaliste pour la remplacer par des jolies coopératives industrielles, ce qui permettrait de développer des technologies libératrices pour augmenter la productivité et nourrir cette masse humaine en constante expansion. Beau programme, mais je le répète, on est loin de l’anarchie. J’ai déjà expliqué ailleurs ce que je pense de la démocratie et je ne le répéterai pas ici. Je dirai simplement que la tyrannie de la majorité n’est pas nécessairement la plus douce et qu’elle vaut bien les autres. Et surtout, que les majorités sont si lentes et conservatrices qu’elles rendent toutes velléités de changement virtuellement impossibles. Je veux la liberté ici et maintenant, je veux me réapproprier ma vie, pas me sacrifier dans l’espoir bien hypothétique de libérer des générations futures qui, compte tenu de l’état actuel de la planète, risquent fort bien de ne pas naître.

Bref, le professeur Baillargeon a très mal pris mes commentaires. Il m’a traité d’arrogante — ce qui, en soit, est exact, car de tous mes innombrables défauts, c’est celui-là qui m’a poussée à remettre en question l’auguste parole de « l’anarchiste contemporain le plus connu et un des plus célèbres intellectuels vivants ». Évidemment, j’avais employé le ton qui est le mien et qui a le don de déplaire aux intellectuels humanistes, gentils et sympathiques. Il a ensuite dit que mon commentaire venait appuyer les arguments de Chomsky (au sujet du sectarisme et de l’incivilité, je suppose) et lui donnait envie de fermer son blogue — ce qui, je l’avoue, serait bien triste, car je l’aime bien, même s’il se résume la plupart du temps à de l’autopromo pour ses bouquins.

Ce qui m’agace dans cette histoire, ce n’est pas tant la position réformiste et sociale-démocrate de Chomsky, car on a bien le droit de l’être — mon amante est réformiste et sociale-démocrate et ça ne l’empêche pas d’être la meilleure lécheuse de fente au nord du Rio Grande. Non, ce qui me fâche, c’est l’injonction chomskienne aux anarchistes de s’entendre (avec lui), de s’unir et d’agir de concert. Voilà le problème. Si quelqu’un refuse de se joindre au consensus et de faire des compromis, si quelqu’un insiste pour maintenir sa différence, il sera inévitablement qualifié de dogmatique et de sectaire.

(Cela dit en passant, pour être sectaire, il faut faire partie d’une secte et comme l’a si bien dit Groucho, je ne ferais jamais partie d’un club qui m’accepterait comme membre.)

Chez certains anarchistes — et je soupçonne que c’est le cas du professeur Baillargeon —, la recherche du terrain d’entente finit souvent par devenir obsessive et pousse à rejeter les conflits pourtant réels et nécessaires, même entre « gens de bonne volonté». L’obsession de l’unité est d’ailleurs fort caractéristique de la gauche, pour qui un front commun du prolétariat, des exclus, des opprimés a toujours été hautement valorisé et recherché. Parce que la plupart des anars sont essentiellement des gauchistes antiétatistes (et encore, dans le cas de certains comme Noam Chomsky et le presque regretté Murray Bookchin, l’antiétatisme n’est pas toujours clairement décelable), ils sont convaincus que seul un front uni est en mesure de s’attaquer efficacement au capitalisme et à ses institutions de pouvoir honnies. Autrement dit, pour lutter contre cette société qui nous assemble et nous agence perpétuellement contre notre gré, au mépris de nos désirs et de nos singularités (en faisant de nous des contribuables, une main d’œuvre, un électorat, des consommateurs et ainsi de suite), nous devons remiser nos désirs et nos singularités et nous rassembler pour la cause commune.

Le problème, c’est que lorsqu’on se donne corps et âme à une cause commune, on se voit forcé d’accepter le plus bas dénominateur commun d’analyse et de moyens de lutte — qui s’avère la plupart du temps la création d’organisations militantes, le réformisme et la sociale démocratie. Les fronts unis qui sont créés de la sorte ne sont de fausses unités qui doivent leur existence à la suppression des désirs et des passions des individus impliqués. Faire front commun à tout prix, c’est non seulement se plier à des désirs qui ne sont pas les nôtres, mais c’est aussi accepter d’être transformé en hommes et femmes de la masse.

De telles unités sont de même nature que celles nécessaires à faire fonctionner les usines. Elles ne diffèrent en rien du consensus social qui permet aux autorités de se maintenir au pouvoir. Autrement dit, l’unité de la masse, parce qu’elle repose sur la réduction de l’individu à un simple élément d’un tout qui le dépasse, ne peut pas être la base de la destruction de l’autorité sous toutes ses formes; pire, elle ne peut qu’être le soutient de l’autorité.

À mon (si peu) humble avis, la base de la destruction de l’autorité — et vous ne serez pas surpris de l’apprendre si vous me connaissez un peu — ne peut être que l’individu. Pas l’individu abstrait, pas le concept philosophique : les êtres uniques, de chair et de sang, vous et moi. Ce qui va abattre l’État, le capitalisme, le patriarcat, c’est ma vie avec toutes ses passions et ses rêves, mes désirs, mes rencontres. Ma cause est la mienne; je ne fais cause commune avec personne, mais je rencontre fréquemment des gens avec qui j’ai de l’affinité et avec qui je développe des liens affectifs, passionnels. Cette affinité est possible si vos désirs et vos passions correspondent aux miens; elle est la seule base d’une unité authentique entre des êtres uniques, une unité qui est par nature éphémère, car elle repose sur la nature fluctuante du désir. Évidemment, le désir de la destruction de l’autorité peut créer des mouvements insurrectionnels à grande échelle, mais jamais un mouvement de masse. Ce genre d’insurrection ne peut naître de la réduction démocratique de nos désirs et de nos idées à un niveau ou tous peuvent être d’accord; il naît plutôt de l’acceptation de l’unicité de tous les individus, une reconnaissance qui embrasse les conflits et les affrontements créateurs qui existent entre les individus comme faisant part de l’incroyable richesse d’interactions humaines que le monde aura à nous offrir lorsque nous nous serons débarrassés de ce système social qui nous a dérobé nos vies.

Proudhon et Bellegarrigue avaient raison : l’anarchie, c’est l’ordre. Mais c’est aussi le conflit et l’affrontement — il faudra bien un jour être réalistes et l’admettre.

Parlant de crackpot de droite…

Mercredi 24 mars 2010

Anne Coulter est venue faire son tour près de chez moi. Coulter est une vraie crackpot, haineuse et d’une malhonnêteté intellectuelle éhontée. Bref: une personne qui devrait se fondre a merveille dans le camaïeu idéologique de brun foncé que nous offrent les médias. Or, elle n’a pas pu prendre la parole suite aux avertissements du recteur de l’Université d’Ottawa et aux pressions d’un groupe de militants qui manifestaient à l’extérieur de la salle.

Je n’ai aucune sympathie pour la dame, mais je trouve dommage que la seule chose qu’on ait eu à lui répondre d’intelligent fut des slogans criés en choeur. Mais bon, c’est souvent ainsi que ça fonctionne au Canada anglais: on préfère cacher sous le tapis les discours de droite un peu trop extravagants pour ensuite proférer les mêmes énormités, mais avec un vocabulaire plus doux, des termes choisis et des épithètes fleuries. Impartial and balanced, mais en disant pour l’essentiel les mêmes conneries que dans les médias américains.

It’s the Canadian Way.

Sirventès de l’anarchie

Lundi 14 septembre 2009

Ni Dieu ni maître, disait le citoyen Blanqui
Et Dieu sait s’il avait raison
Mais en remplaçant Dieu par la Raison
On ne fait que changer de maître

Or il est des vérités interdites à la raison seule
Des vérités essentielles
Des vérités ineffables
Dont seule l’intuition mystique
Donne la pleine mesure

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est affirmation du multiple
De la diversité infinie des êtres
De leur capacité sans fin de composer
Un monde sans hiérarchies, sans domination
Fruit de l’association de puissances
Libres et autonomes

Il en va ainsi de l’anarchie
Qui est chaos aveugle des forces
Qui est rencontres et hasard
Fond indéfini indéterminé
D’où naît sans cesse l’infinité des êtres
Construction permanente et volontaire
De subjectivités nouvelles

Il en va ainsi de l’anarchie
Univers de l’infinitude des possibles
Affirmation dynamique d’agencements
Capables de libérer les individus
Capables de libérer les forces collectives
De leurs entraves
Et leur permettre d’aller
Jusqu’au bout d’eux-mêmes
Au delà de leurs limites

Proudhon Bellegarigue Dejacque
Avaient raison
Comme Laozi Zhuangzi
Anaximandre
Avant eux

L’anarchie c’est l’ordre
Le 道
L’ἀπείρων
L’étrange unité
Qui ne se dit que du multiple

Anarcho-långstrumpisme

Lundi 24 août 2009

De tous les rêves de gamine, il n’y en a plus qu’un seul qui occupe encore toutes mes pensées et en qui je place toutes mes espérances: celui de devenir Fifi Brindacier.

Fifi bote le cul du capitalisme !

Fifi est mon idole, mon maître à penser, mon modèle en tout. Fifi se moque des identités et rôles sociaux, et surtout des identités sexuelles. Elle n’a peur de rien, parle fort, aime la bagarre et la mécanique auto, grimpe aux arbres, se bat à l’épée, porte une jupe, des bas et un porte-jarretelle, elle coud, elle fait le ménage et régale les enfants avec ses talents de cuisinière. Fifi n’a que faire des canons de beauté: elle porte ses taches de rousseur comme un étendard malgré les objections de la vendeuse de crème de beauté. Elle est apatride, a fait le tour du monde, est de nulle part et de partout à la fois. Elle est inclassable, irréductible à toute caractérisation. Sans oublier qu’elle est une fille qui se prénomme Fifi, ce qui au Québec ajoute une incertitude troublante et délicieuse quant à sa sexualité.

Fifi est irrécupérable. Elle trace avec audace et maestria son plan d’émancipation, l’expérimentant au jour le jour en évitant toutes les tentatives de rabattement. Pourtant, tous les dispositifs de pouvoir essaient continuellement de l’attraper, de l’enchaîner, de la ramener à l’ordre: tante Percilla qui complote avec les dames patronnesses du voisinage pour l’envoyer à l’école, les flics qui veulent la placer de force à l’orphelinat, les cambrioleurs qui veulent attenter à sa personne et à son or. Fifi les ridiculise tous grâce à sa perspicacité, son inventivité et sa force prodigieuse. On ne peut l’imaginer pas l’imaginer soumise à une famille, une église, une patrie, un parti. Les adultes ne font tout simplement pas le poids contre elle.

Fifi est une rebelle, une adepte des stratégies insurrectionnelles. Elle provoque des situations, transforme chaque territoire qu’elle traverse en zone autonome temporaire. Dans sa Villa Drôlederepos — qui a tout d’un squat autogéré —, elle vit avec des individus choisis par affinité: monsieur Nilsson et l’oncle Alfred — qui non seulement sont d’excellents partenaires mais aussi des animaux doués de raison, qui vivent selon leurs désirs, ce qui vous l’avouerez, ne rend la chose que plus réjouissante. La Villa est située dans les failles de l’ordre capitaliste, étatique et patriarcal, à l’extérieur du système marchand. On n’y travaille jamais et la production se fait sur un mode ludique, grâce à son arbre où pousse le chocolat et la limonade et surtout sa valise remplie non pas d’argent, mais de «doublons espagnols», un «trésor» symbole des ressources de la terre prises sur le tas et consommées selon les besoins. Tous ceux qui habitent ou qui transitent dans la villa ne sont déterminés que par leurs propres nécessités, que par ses propres désirs. Fifi mange ce qui lui plaît, se couche et se lève à l’heure qui lui plaît, se pend au lustre du salon, s’habille comme bon lui semble, se laisse guider par ses désirs et sa fantaisie et enjoint ses amis Tommy et Annika à faire de même.

Fifi est une théoricienne subversive. Elle ne cesse d’inventer de nouvelles situations, de nouvelles possibilités d’agencement grâce à sa créativité phénoménale. Par exemple, elle retourne l’institution scolaire comme une vulgaire chaussette en disant préférer les écoles d’Argentine où «on mange continuellement des friandises» grâce à «un long tuyau qui va directement de la fabrique de bonbons à la salle de classe et qui en déverse tout le temps» ce qui fait que «les élèves ont comme ça toujours de quoi s’occuper». Et lorsque son amie Annika lui dit que c’est vilain de mentir, elle se fait gronder par son frère qui lui fait remarquer que «Fifi ne ment pas pour de vrai. Elle invente!» Fifi ment car elle invente, elle crée sa propre vie selon ses propres termes et, en agissant ainsi, elle enfonce un coin dans la muraille déjà lézardée de l’ordre hiérarchique et dominateur.

Et surtout, Fifi est une enfant. Elle n’attend pas de grandir, d’être sage, de connaître les tables de multiplication, d’être mariée ou de briguer la mairie pour vivre selon ses propres désirs selon ses propres nécessités. Elle le fait immédiatement, avec ses propres moyens, en s’adaptant stratégiquement aux situations, elle va jusqu’au bout d’elle-même, ce qui fait d’elle la fillette la plus maligne et la plus forte du monde.

Il y a bien longtemps que je mes neuf ans se sont envolés et portant, encore aujourd’hui, je n’ai qu’une ambition: vivre ma vie comme le ferait Fifi Brindacier.

Sirventès du libéralisme

Vendredi 21 août 2009

Républicain ou démocrate
Protectionniste ou libre-échangiste
Sexy ou obèse
Salarié ou parasite
Honnête ou criminel
Straight ou Gay
Blanc ou de couleur
Citoyen ou indésirable
Libéral ou conservateur
Croyant ou infidèle
Jeune ou vieux
Honnête travailleur ou parasite
Capitaliste ou communiste
Contribuable ou fraudeur
Réaliste ou rêveur
Marié ou célibataire
Diplômé ou ignorant
Électeur de gauche ou électeur de droite
Buveur de Coke ou Buveur de Pepsi
Moderne ou folklorique
Policier ou manifestant
Mère ou putain
Bourgeois ou prolétaire
Acteur ou spectateur
Investisseur ou client
Fou ou raisonnable
Patriote ou traître
Colombe ou faucon
Souverainiste ou fédéraliste
Consommateur ou consommateur

Citoyen d’un État de droit
Libéral et démocratique
Ta liberté est
d’être ceci ou cela
et rien d’autre

Des conservateurs joliment vernis

Vendredi 31 juillet 2009

Je m’excuse à l’avance auprès de tous ceux qui n’entendent rien aux débats byzantins au sujet de doctrines politiques assommantes et marginales, car je m’apprête à disserter interminablement au sujet du libertarianisme. Si vous pensez qu’il s’agit d’un mouvement réclamant la liberté pour Ariane Moffatt ou si les pinaillages idéologiques et le coupage de cheveux en quatre vous rebutent, je vous conseille fortement d’aller faire quelque chose de plus utile que de lire cet article. Allez boire un bon café, c’est ma tournée.

L'effet des thèses libertariennes sur l'individu moyen.

Si vous êtes encore là, c’est qu’il y a fort à parier que vous êtes vous-même un libertarien, que vous allez lire ce truc indigeste jusqu’au bout et que vous n’allez pas être content du tout du tout du tout. Je sens déjà que cette note va se remplir de commentaires désobligeants, car de tous les idéologues, les libertariens sont ceux qui gonflent l’audimat de ce blogue — que voulez-vous, je suis d’une habilité redoutable quand vient le temps d’être désagréable et de faire fuir la clientèle.

Par libertarianisme, j’entends cette sous-catégorie du libéralisme particulièrement populaire aux États-Unis qui conteste la puissance de l’État et vise la réduction de ses pouvoirs — voire son abolition pure et simple, dans le cas des variantes les plus radicales de cette idéologie. Ce qui distingue les libertariens des anarchistes est leur attachement à la propriété privée et leur conviction que le marché est non seulement l’institution qui permet une distribution optimale de la richesse, mais aussi le moyen le plus juste et le plus équitable de réguler la société. Les libertariens poussent le libéralisme jusqu’à ses dernières conclusions logiques: ils sont partisans d’un laissez-faire absolu, ce qui signifie laisser agir librement les producteurs et les consommateurs selon la loi de l’offre et de la demande. Individualistes, ils croient en l’existence de droits humains inaliénables qui découlent de celui de la propriété. Ainsi, les individus ont le droit de disposer de leur corps comme ils l’entendent dans la mesure où ils ne nuisent pas aux droits (de propriété) des autres.

Mais surtout, les libertariens n’aiment pas l’État qui pour eux est la source de tous les maux. Si le capitalisme connaît des ratés, si le niveau de richesse ne progresse pas comme il le devrait, s’il y a des guerres et de la violence, c’est à cause de l’autoritarisme de l’État, de son inefficacité bureaucratique, de ses tendances monopolistiques et violentes. À l’État, le libertarien oppose le marché — non pas le marché réel, distordu par l’interventionnisme étatique qui favorise la grande entreprise, ni le marché historique, celui qui s’est développé et a pris de l’ampleur avec le développement du capitalisme —, mais un marché théorique à instaurer et qu’il pare de toutes les vertus, dont la principale est d’assurer la liberté pour tous les individus.

(J’ai d’ailleurs remarqué que les libertariens entretiennent la même relation envers le marché que les marxistes envers la révolution ou le socialisme. Lorsqu’on discute avec eux en leur donnant des exemples de marché réel, ils nous répondent que ce n’est pas le vrai marché, qu’il est toujours «perverti par l’État», que ce n’est jamais «le marché tel qu’il devrait ou pourrait être» — comme le socialisme réel de l’URSS, des pays de L’Est, de la Chine et de Cuba qui n’est jamais le vrai, celui que Marx avait génialement prévu.)

Les libertariens aiment bien se parer des atours du rebelle, ce qui est la seule raison pourquoi ils sont à l’occasion refoulés à la frontière par des douaniers analphabètes. Pourtant, ce que ces braves commis de l’État (et par le fait même, les libertariens eux-mêmes) devraient savoir, c’est que ces sympathiques individus servent l’État honni avec une efficacité jamais vue en s’y opposant de cette manière. Car en fin de compte, les désirs libertariens et ceux de l’État coïncident : développement, croissance, échange, profit. Le problème, c’est qu’on ne peut désirer ce que l’État désire sans désirer aussi l’État — ou du moins, désirer les conditions sociales dans lesquelles il peut se développer et prospérer.

Contrairement aux libertariens, je suis d’avis qu’il faut considérer la société moderne telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une totalité intégrée. Il faut porter les œillères de l’idéologue pour penser que l’État est une excroissance qui parasite la société — comment expliquer alors son existence pluriséculaire, ses continuels empiètements dans le fonctionnement des marchés ainsi que son acceptation par une immense majorité des individus — y compris ceux qui en sont les victimes les plus misérables et les plus flagrantes?

Une théorie beaucoup plus plausible que celle avancée par les libertariens est que l’État et la société (ou du moins, notre société) entretiennent une relation parfois conflictuelle, mais toujours symbiotique, que l’État et les institutions sociales et économiques telles que le marché et la famille sont des dispositifs de contrôle hiérarchique qui, malgré leurs querelles épisodiques, partagent les mêmes objectifs. Diaboliser l’autoritarisme étatique tout en passant outre l’autoritarisme tout aussi réel des relations contractuelles de pouvoir telles qu’appliquées dans les entreprises privées hiérarchiques (grandes et petites) qui contrôlent l’économie mondiale, voilà ce qui s’appelle du fétichisme économique. Et voilà pourquoi les libertariens ne sont que des conservateurs avec un joli vernis rationaliste et individualiste.

Les libertariens sont drôlement utiles à l’État et leur rendent un service qu’eux seuls sont en mesure de leur offrir. Car malgré toutes leurs jérémiades au sujet de sa tyrannie ils finissent la plupart du temps par concéder, dans leurs moments de lucidité, que l’existence de l’État repose beaucoup plus sur le consensus que sur la coercition — autrement dit, en termes libertariens, que l’État ne règne pas à sa guise, il ne fait qu’accomplir les clauses tacites et explicites de son contrat. Même dans les pires dictatures, l’État exerce son pouvoir essentiellement parce qu’il est en mesure de s’assurer l’appui de la population — et j’inclus les libertariens dans la population.

La fonction sociale des libertariens est donc de participer à l’entretien du consensus en canalisant une partie du mécontentement pour la concentrer sur des fonctions particulières de l’État. Ce faisant, ils transforment des anarchistes potentiels en réformistes, les démolisseurs en rénovateurs. La critique constructive est la forme la plus subtile d’éloge et c’est exactement ce que les libertariens font. Le jour où ils auront atteint leurs buts — si ce jour arrive, bien entendu — ils auront réussi à débarrasser l’État de ses fonctions les plus encombrantes et ainsi auront assuré sa pérennité. Plus l’État multiplie ses champs d’intervention, plus il démontre son incompétence; la principale raison de l’aversion de l’homme de la rue pour le socialisme est sa crainte que toute l’économie soit gérée comme le bureau local de la SAAQ ou le bureau de poste. Plus l’État se limite à sa fonction première qui est celle de défendre la propriété et l’inégalité sociale, puis il accroît son pouvoir. C’est une question d’adhésion idéologique à cette institution : l’État tente de faire de ses soldats et de ses policiers des objets de vénération, mais les uniformes perdent beaucoup de leur mystique lorsqu’ils sont portés par des gardiens de terrain de camping ou des éboueurs.

J’entends déjà les libertariens me répondre que ce que je viens de dire ne s’applique qu’à la majorité minarchiste d’entre eux et non aux vrais, aux purs, à ceux qui se qualifient d’anarchistes. Tout cela est bien joli, mais quiconque s’attarde à ce que les anarcho-capitalistes et les anarchistes de marché racontent constatent qu’ils ne sont finalement que des minarchistes qui désirent abolir l’État simplement en changeant son nom. Remplacer les policiers par des agents de sécurité, les tribunaux par des agences de justice, les prisons par des instituts correctionnels privés et la grande corporation transnationale par la petite entreprise est une question de sémantique, pas de changement social. Mais bon, cette querelle de famille ne m’intéresse que très médiocrement, puisque je ne suis même pas une lointaine parente de ces conservateurs. Ce que je constate, c’est que tous les libertariens souhaitent la privatisation complète des fonctions étatiques, mais ne remettent pas en question ces fonctions. Autrement dit, ils ne dénoncent pas ce que fait l’État, ils ne font que contester que ce soit l’État qui le fasse. Voilà pourquoi les individus qui sont les plus grandes victimes de l’État ne s’intéressent pas aux idées libertariennes; celui qui se fait matraquer s’inquiète assez peu de qui signe le chèque de paie du matraqueur. Si vous n’avez pas les moyens de payer — ou si vous n’avez aucune envie de payer — vous vous souciez assez peu que ce qu’on vous soutire s’appelle extorsion, profit, taxe, loyer, contribution volontaire ou part sociale. Si vous aimez pouvoir jouir à votre guise de votre corps et de votre temps, la différence entre travail et esclavage n’est qu’une question de degré et de durée.

La phobie libertarienne de l’État reflète et reproduit une méconnaissance profonde des mécanismes par lesquels s’opèrent le contrôle social dans le monde actuel. Si vous voulez maximiser la liberté et l’autonomie individuelle, il m’apparaît assez clairement que l’État est le moindre des obstacles à renverser.

Parce qu’ils se targuent de connaître les sciences économiques, les libertariens sont amateurs d’observation et d’analyse quantitative. J’aimerais qu’ils s’imaginent être des anthropologues extraterrestres en provenance de la planète Orgasma et qu’ils ont comme mission d’analyser les sociétés humaines. Bien avant d’avoir pu déchiffrer leur langage, ils constateraient que les terriens consacrent le plus clair de leur temps à des activités qu’ils ne désirent pas. Les jeunes sont assujettis par la famille et par l’école, soutenus à l’occasion par les Églises et par l’État. Les adultes se rassemblent souvent aussi au sein de familles, mais l’endroit où ils passent la majorité de leur temps de veille est au travail. Il devient alors vite évident que la source principale de l’autorité directe subie par l’adulte ordinaire n’est pas l’État mais l’entreprise qui l’emploie. Vous le savez comme moi: votre patron, votre contremaître ou votre superviseur vous a donné beaucoup plus d’ordres la semaine passée que la police n’a pu le faire lors des la dernière décennie.

Quiconque se donne la peine d’observer le monde en enlevant ses lunettes d’idéologues dans un esprit soucieux de maximiser la liberté n’a d’autre choix que de constater que l’institution coercitive la plus efficace, la plus répandue et la plus universelle est le travail, pas l’État. Or, même les plus radicaux d’entre les libertariens, ceux qui en appellent à l’abolition de l’État, vénèrent le travail et en font une valeur primordiale, voir la valeur suprême. On m’opposera que l’idée d’abolir le travail semble un affront au bon sens et aux idées communément admises, mais les plus honnêtes des libertariens avoueront qu’il en va de même pour leur propre programme d’abolition de l’État — et que ceci ne constitue pas une objection valable. Et encore, je n’en suis pas si certaine : si on proposait par voie de référendum soit l’abolition de l’État et le maintien du travail, soit l’abolition du travail et le maintien de l’État, quelle option selon vous serait gagnante ? Moi qui ne vote jamais, je sais quand même quelle case je cocherais.

Loin de moi l’idée de me porter à la défense de l’État — je cesserais d’être une anar si je osais commettre une telle énormité. Ce que je dis, c’est que toute l’oppression ne découle par de lui. L’État est le dépositaire ultime de l’oppression, pas sa source première. La plupart du temps, il est odieux non pas tant pour l’oppression directe qu’il fait subir, mais pour l’appui indirect qu’il fournit, en tant que dépositaire officiel du monopole de la violence, aux employeurs qui enrégimentent les travailleurs, aux parents qui dressent leurs enfants, aux instituteurs qui enseignent avec si peu de classe la soumission de classe en classe.

Abolir l’État tout en maintenant les autres dispositifs de pouvoir comme la propriété privée et le marché risque fort peu d’assurer la liberté individuelle de quiconque parce que le temps de notre vie est une marchandise qu’on peut vendre, mais qu’on ne peut jamais racheter. Un libertarien m’a déjà expliqué que l’égalitarisme est une révolte contre la nature; je lui ai répondu que sa journée n’avait que vingt-quatre heures, comme celle de tous les autres. Si vous consacrez le plus clair de votre temps de veille à recevoir des ordres, à obéir et à lécher des culs, vous ne pouvez faire autrement que de vous habituer à l’oppression hiérarchique. Vous deviendrez alors irrémédiablement fucké, tordu, passif agressif, servile, amer et vous porterez ce fardeau dans tous les aspects de votre vie — parce qu’on ne peut pas compartimenter sa vie entre la sphère publique et la sphère privée. Incapable de vive librement, vous finirez par dépit par adopter le pis-aller d’une représentation idéologique et politique de la liberté… comme le libertarianisme, par exemple.

Les libertariens se plaignent que l’État est une excroissance parasitaire de la société. Ils pensent que c’est une tumeur qu’on pourrait arracher, laissant le patient indemne et en santé. Le problème, c’est que, comme le marché, l’État est beaucoup plus une fonction, une activité, qu’une entité. La seule façon d’abolir l’État est d’abolir le mode de vie dont il fait partie. Ce mode de vie — si peut appeler ça vivre — est basé sur le travail et fonctionne grâce au moralisme, à la scolarisation forcée, la répression des désirs et leur canalisation vers la consommation. Les libertariens sont des conservateurs au joli vernis libertaire parce qu’ils avouent ouvertement vouloir maintenir la majeure partie de ce bordel. Se sont aussi de très mauvais conservateurs parce qu’ils ont abandonné la vision holistique, le principe de l’interconnexion institutionnelle et idéologique de toute société, qui est, il faut bien l’admettre la meilleure intuition que les conservateurs sans vernis n’ont jamais eue. Isolée des courants actuels de résistance (libertariens, dans la rue!), ils ont la manie de dénoncer toute opposition pratique au système (et l’opposition anarchiste en particulier) de nihiliste, de luddite ou d’un autre mot creux qui n’a valeur d’insulte que pour eux (comme l’épithète «bourgeoise») dans la bouche d’un marxiste).

Avec des ennemis comme les libertariens, l’État n’a pas besoin d’amis.

Le rejet

Vendredi 6 mars 2009

Lorsque j’étais ado, il y avait à ma polyvalente un rejet. Je ne me souviens plus de son nom — l’ai-je même déjà sû ? — mais je me rappelle très bien que tous le surnommaient Fido.

Le pauvre Fido n’avait rien pour lui, du moins selon les critères des adolescents de la banlieue cossue où j’habitais alors : il était laid comme un pou, les cheveux gras, les lunettes aux verres épais comme des fonds de bouteille. Il était mal fringué, défiguré par une acné sévère, sentait l’aisselle mal récurée à trois mères et zézayait de façon ridicule chaque fois qu’il osait prendre parole — ce qui, il faut bien l’admettre, ne lui arrivait que très rarement. Fido occupait le dernier rang de la chaîne alimentaire de l’école : il était le lumpen-élève par excellence, l’untermensch ultime, le souffre-douleur universel du troupeau bêlant, hiérarchisé et adolescent que nous formions. Il était le défouloir de toutes les haines, de toutes les frustrations. On pouvait l’injurier, le frapper, lui cracher au visage, lui lancer des roches, il n’aurait traversé l’esprit de personne de prendre sa défense. Le rôle social de Fido dans ce microcosme qu’était mon école était crucial : il était le dépositaire du ressentiment de tous. Votre journée était exécrable? Les professeurs vous embêtaient? Vos parents ne vous lâchaient pas la grappe? Votre copine vous avait larguée? Fido était là pour recevoir votre trop-plein de hargne. Il était le tout-à-l’égout des humeurs nauséabondes du troupeau.

Je me demande parfois ce qu’il advint de Fido, après le bal des finissants où il passa à un cheveu de se faire lyncher dans le parking de l’hôtel où il avait eu l’audace de se présenter. Parfois je me dis que si être rejet était une vocation chez lui, il a sûrement dû faire de la pédophilie son choix de carrière.

Vous voyez sûrement où je veux en venir. Un acteur que je ne connais pas — il y a si longtemps que le câblodistributeur m’a débranché, faute de paiement — a été coincé par la police hier pour possession et diffusion de pornographie juvénile. Ce faisant, il a hérité de la fonction sociale peu enviable de rejet. En ces temps politiquement corrects où l’expression publique de la haine est mal vue, où on peut difficilement être raciste, sexiste ou homophobe sans passer pour un taré, comment pouvons-nous, femmes et hommes impuissants de la masse que nous sommes, ventiler sainement le ressentiment qui nous accable et qui découle de l’aliénation sociale que nous subissons quotidiennement? En s’acharnant sur le rejet par excellence : le pédophile.

Le pédophile est un bonbon pour l’opinieux de tribune téléphonique, pour le commentateur populiste décérébré qui fait le bonheur des chaînes de télévision en mal de cotes d’écoute à petit budget : on peut le traiter de tous les noms, vomir sur lui tout le fiel accumulé depuis des semaines, voire des mois, nul danger que quiconque prenne sa défense. On peut présumer de la noirceur de son âme, lui imputer des gestes qu’il n’a probablement pas commis, moraliser à souhait : nul n’aurait l’outrecuidance d’opposer le moindre argument. Aucune voix discordante ne peut se faire entendre dans le concert de haine et de bonne conscience qui stigmatise le monstre. Et tout le monde y trouve une petite jouissance sale et mesquine.

Il est impossible, dans l’état actuel des choses, de discuter calmement et intelligemment de pédophilie. Impossible par exemple de remettre en question l’idiotie les lois sur la pornographie juvénile. (Cela dit en passant, la police a parlé, dans le cas qui nous occupe, de pornographie juvénile, pas infantile. Ce qui n’est pas nécessairement la même chose.) Personne ne souhaite que des enfants soient agressés et exploités, je suis autant pour la vertu que vous. Le problème, c’est que la criminalisation hystérique de la pornographie juvénile n’a rien à voir avec cet objectif louable de protection des mineurs. Par exemple, si j’ai dix-sept ans et que j’envoie de mon propre chef par courriel une photo de ma chatte à un camarade de classe, je deviens ipso facto une pornocrate pédophile vouée — en théorie du moins — à l’incarcération. En quoi la cause de la protection de la jeunesse a alors été servie? Si je prends un crayon et que je dessine un bébé qui suce un pénis, un enfant a-t-il été abusé? Or, si je fais une telle chose, je suis coupable, selon le Code criminel canadien, de production de matériel pornographique pédophile et je m’expose, à ce titre, à une peine d’emprisonnement. Mieux : si j’écris « Karine suce comme une belle salope », je produis de la pornographie légale. Si j’ajoute « elle est très douée pour une fillette de onze ans », je viens non seulement de produire du matériel pornographique, mais je l’ai diffusé et je l’ai placé sur votre ordinateur. Un conseil d’amie : n’allez pas répondre à la porte si ça sonne, c’est sûrement les flics qui viennent vous embarquer.

Disons-le bien platement : le lien entre la consommation de pornographie et les agressions sexuelles n’a jamais été démontré. Évidemment, les agresseurs sexuels sont invariablement des consommateurs de porn, mais il y a tant de consommateurs des deux sexes qui n’ont aucune pulsion d’agression que de faire de la représentation symbolique de la sexualité une cause de déviance sexuelle est un raisonnement hautement fallacieux, c’est le moins qu’on puisse dire. Sans parler de la différence entre fantasme et perversion, entre curiosité, stimulation visuelle et passage à l’acte. Mais tout cela n’a finalement aucune importance : nous tous, hommes et femmes du troupeau bêlant, avons besoin de notre tête de turc, de notre rejet. Je vous incite donc à faire comme moi et à crier en chœur, avec tous les autres aliénés :

Mort au rejet !
Mort au pédophile !
Mort à la vermine !
Au poteau ! Au poteau !

(Ouf! Ça fait drôlement du bien. Qu’est-ce qui joue à TQS ce soir?)

Une récession ne fait pas le printemps

Lundi 16 février 2009

Ce qui est chouette, avec les crises cycliques du capitalisme, c’est qu’elles fixent momentanément l’attention du public sur le caractère profondément inique, déficient et insoutenable de ce mode de production. Ce qui fait que l’expression « échec du capitalisme » n’est plus unanimement accueillie par des lazzis et des quolibets. Mieux : les dirigeants de se monde se sentent obligés d’en prendre la défense, de dire qu’il faut continuer de croire, et caetera. Bref : l’anticapitalisme est de saison, comme la tunique en voile de soie brodé et le collier surdimensionné au printemps prochain, si je me fie à mes magazines de médames. Tout le monde s’y met, comme Hervé Kempf, par exemple, avec son Pour sauver la planète, sortez du capitalisme.

Ce qui prouve encore une fois que votre humble servante (Ha ! Yeah right !), irréductible, irrécupérable et indémodable, a comme toujours précédé la mode. En 2003, j’écrivais :

« Le capitalisme est absurde. Le capitalisme n’a jamais représenté un progrès. Comment alors croire que le système qui le remplacera après sa mort sera nécessairement meilleur, plus juste, porteur de plus de liberté? Je le répète, seuls ceux qui ont été gavés par l’idéologie autojustificatrice du progrès sécrétée par le capitalisme peuvent le croire sincèrement. Et je ne pense pas qu’aux marxistes…

Personne ne peut prévoir ce qui succédera au capitalisme. Cela dépendra de ce que feront les acteurs du monde. Pensez à l’Europe des XIVe et XVe siècles, alors que s’éteignait le système féodal. Pensez à la crise fondamentale qui ébranlait les assises fondamentales de ces sociétés: ses classes dirigeantes se détruisaient mutuellement à un rythme rapide, son système foncier et économique s’effondrait, le ciment idéologique que fournissait le catholicisme s’écaillait, des mouvements égalitaristes prenaient naissance dans le giron même de l’Église. Le système se décomposait de toutes parts. Une reconsolidation du système médiéval s’avérant impossible, la société européenne aurait très bien pu évoluer vers un système relativement égalitaire de petits producteurs, avec un laminage de l’aristocratie et une décentralisation importante des structures politiques.

Mais cette possibilité, alors bien réelle, devait consterner et effrayer les classes dirigeantes, surtout depuis qu’elles sentaient leur armure idéologique se désintégrer. Il fallait trouver de nouvelles institutions pour préserver l’essentiel: une société basée sur des liens de domination hiérarchique. Et c’est ce qui s’est produit. Vers le milieu du XVIIe siècle, les institutions fondamentales du capitalisme sont en place et déjà consolidées, les mouvements égalitaristes ont disparu, les couches dirigeantes ont de nouveau fermement en main le contrôle de la situation politique, et on peut même observer une continuité entre les familles qui composaient l’élite en 1450 et celles qui la composent en 1650. Personne ne s’est fait le porte-parole du projet que suggère cet enchaînement d’événements. Mais qui peut nier que l’établissement du capitalisme a renversé une évolution qui faisait frémir les classes dirigeantes, pour lui en substituer une qui correspondait beaucoup mieux à leurs intérêts? C’est pour cette seule et unique raison que le capitalisme, tout absurde qu’il est, prend toute sa raison d’être.

Il n’est donc pas absurde de croire que les capitalistes et ceux qui jouissent d’une position privilégiée vont essayer de nous refaire le même coup, c’est-à-dire changer tout afin de ne rien changer… et nous offrir un modèle de société tout neuf qui ne sera pas capitaliste, mais malgré tout inégalitaire hiérarchique et liberticide.

Les cinquante prochaines années seront difficiles pour nous tous. Une période d’énorme insécurité personnelle, une période noire faite d’incertitudes et de chaos d’où naîtront un ou plusieurs nouveaux ordres sociaux d’une nature que l’on ne peut encore prévoir. Mais ce sera aussi une période où l’avenir sera ouvert, où tous celles et ceux qui croient en la liberté humaine auront la possibilité de lutter pour que l’issue soit porteuse de plus de justice et d’égalité pour tous. »

Moralité : ce n’est pas parce qu’un arrangement social est non-capitaliste ou anticapitaliste qu’il est nécessairement désirable. Ce n’est pas parce qu’un politicien, un milliardaire ou un président de la république se déclare anticapitaliste qu’il faut l’embrasser comme un frère. Ce n’est pas parce que les dépenses publiques grimpent qu’il faut croire que le socialisme est à nos portes. Et surtout, le fait que le capitalisme s’écroule ne promet pas en soi des lendemains qui chantent, bien au contraire.

Vigilance, vigilance…

L’imagination ou la mort

Jeudi 18 décembre 2008

Je crois qu’il faut comprendre une fois pour toutes que nous sommes témoins d’une période charnière de l’expérience humaine. Les principales institutions de l’État sont en pleine déliquescence et le capitalisme triomphant, poussant sa logique jusqu’à ses derniers retranchements, vit ses dernières années, victime de ses succès. La plupart des idées centrales du productivisme libéral, marxiste et social-démocrate sont discréditées et n’attirent guère plus que cynisme et mépris.

La situation est telle qu’il ne nous reste qu’à rêver de nouvelles façons de vivre et d’aimer, d’expérimenter immédiatement de nouveaux agencements pour que l’ordre horrible qui nous écrase soit vidé de l’intérieur, renversé comme un château de cartes. Or, force est de constater que c’est loin d’être le cas. Pourquoi ?

Je peux me tromper (en fait, je me trompe vachement souvent) mais le principal obstacle à un changement radical allant dans le sens d’une société plus libre me semble moins la résistance acharnée du système que notre manque flagrant d’imagination. La plupart d’entre nous n’avons aucune idée de ce que pourrait être une société qui ne serait pas faite d’aliénation, d’exploitation et de domination — et la plupart d’entre nous ne voulons même pas envisager la possibilité d’avoir à l’imaginer.

Un exemple parmi tant d’autres. Dans tous les sondages d’opinion réalisés à ce sujet depuis plus de trente ans, la majorité des occidentaux ont déclaré, dans une proportion toujours croissante, être profondément insatisfaits de leur travail. Mais lorsque les sondeurs nous demandent si nous continuerions à travailler si nous avions les moyens de cesser de le faire, la plupart d’entre nous répondent encore… oui. Parce que nous n’arrivons tout simplement pas à imaginer ce qu’on pourrait faire de notre temps.

Tentez cette petite expérience : demandez à vos amis d’imaginer comment ils construiraient une société où la criminalité serait inexistante. La majorité d’entre eux vous diront qu’une telle société est impossible, ou qu’ils n’en ont aucune idée. Ceux-là refusent purement et simplement d’utiliser leur imagination. Les autres vous brosseront le portrait d’une société plus répressive et totalitaire que tout ce que nous avons pu connaître — de quoi faire frémir George Orwell lui-même. Pourquoi ? Sûrement pas parce qu’ils désirent une société répressive, mais parce qu’ils ne peuvent penser que selon les termes de la société actuelle, faite de dominations et d’oppressions.

Les occidentaux accusent souvent les sociétés traditionnelles et religieuses du tiers-monde d’être enfermées dans le passé. Mais ils sont eux-mêmes enfermés dans le présent, ce qui n’est guère mieux. Nous souffrons collectivement d’un grave déficit imagination. Et quand je dis nous, j’inclus ceux qui forment ce qu’on désigne habituellement sous le nom de gauche. Sans imagination, les rebelles s’enferment dans un présent fait de manifestations et de protestations qui tourne à vide et qui les transforme, bien malgré eux, en un rouage de plus de l’ordre établi.

La seule façon d’être révolutionnaire est de rêver, encore et toujours, pour faire rêver ses semblables. «L’imagination au pouvoir» criait ma mère en occupant son cégep à l’automne 68; «L’imagination contre les pouvoirs» devrions-nous chanter aujourd’hui. Dans un monde qui s’écroule et se dérobe sous nos pieds, la chose la plus réaliste à faire est de rêver et d’expérimenter.

Allez-y, faites-le, je vous en donne la permission.

Majorité et minorité

Jeudi 11 décembre 2008

Toute cette histoire de normalité — et de normophilie — me fait penser à ce foutu gouvernement majoritaire que Jean Charest a fini par obtenir à sa plus grande satisfaction, après l’avoir appelé de tous ses vœux. Car selon moi, le concept de majorité est tout aussi pervers que celui de normalité.

Le problème de la majorité se pose d’abord dans les termes les plus simple: en acceptant systématiquement la volonté de la majorité telle qu’exprimée par les exercices électoraux, la démocratie accorde au plus grand nombre le droit de tyranniser la minorité. Dans le contexte démocratique où le gagnant rafle tout, les minorités n’ont que très peu d’influence sur les décisions politiques. Et comme si ce n’était pas déjà assez scandaleux, les majorités démocratiques ne sont même pas de vraies majorités, mais la minorité numériquement la plus importante. L’exemple du scrutin de lundi dernier est des plus éclairants, puisque le parti libéral du Québec a pris le pouvoir avec 42% des voix exprimés… ce qui veut dire que 24% des électeurs inscrits ont voté pour eux, si on tient compte du taux d’abstention (record) de 43%. La conséquence est que pour les différentes minorités qui forment la majorité réelle, les démocraties n’offrent pas plus de liberté que le despotisme et la dictature.

Mais ça ne s’arrête pas là. En entretenant l’illusion de la participation de tous aux affaires de la Cité, la démocratie permet aux majorités de justifier toutes leurs actions, même les plus répugnantes. Et puisque les démocraties disent permettre la participation de tout un chacun dans le processus politique, il est sans danger pour le pouvoir établi que des votes soient dirigés vers les opinions minoritaires, puisque ces voix perdues ne servent qu’à renforcer légitimité de la position majoritaire. De la même manière, si des individus décident de ne pas participer au scrutin, ce choix peut tout aussi bien être interprété comme un consentement à l’opinion majoritaire puisque ces individus auraient été libres de voter contre l’opinion majoritaire s’ils l’avaient voulu. Il n’y a pas d’issue possible à la justification démocratique.

Et je ne parle pas du caractère profondément inique du principe «une personne un vote» qui ne tient aucun compte de l’importance de la préférence individuelle. Deux électeurs vaguement intéressés à faire quelque chose peuvent gagner contre mon opposition acharnée et passionnée. Comme quatre électeurs hétérosexuels vaguement bornés peuvent empêcher deux électeurs homosexuels de se marier, comme on a pu le constater en Californie le mois passé.

Voilà pourquoi les exercices démocratiques ne menacent jamais l’ordre établi. Comme le disait si bien Errico Malatesta, le fait d’être appuyé par une majorité ne prouve en rien la justesse de sa cause. Les progrès de la liberté individuelle ont toujours été accomplis par des individus et des minorités; les majorités sont de par leur nature lentes, conservatrices et soumises aux forces supérieures du pouvoir établi. Et elles le sont pour une raison bien simple: parce que la majorité, c’est personne.

On ne s’en sort pas, majorité et normalité sont des phénomènes intimement liés. Selon Deleuze et Guattari, la majorité désigne un certain agencement de pouvoir qui sélectionne un étalon et dégage des constantes à partir de devenirs préexistants. Or, il appert dans les faits que cet étalon est vide et que « la majorité, c’est toujours personne », puisqu’il s’agit d’un modèle abstrait, comme par exemple le fameux « homme-mâle-adulte-blanc-montréalais-francophone-catholique-hétérosexuel-issu de la classe moyenne-qui aime les sapins de Noël ». Personne ne correspond jamais strictement à ce modèle; chacun dévie sur un point ou sur un autre — « un grain de beauté, une excroissance peuvent suffire » pour en diverger, comme le disaient non sans humour nos deux compères. C’est pourquoi Deleuze opposait « le fait majoritaire de personne» au « devenir-minoritaire de tout le monde ». Gouverner en s’appuyant sur la majorité ne correspond à rien d’autre que d’exercer le pouvoir à l’encontre de tous au nom d’une catégorie vide.

Bref, nous sommes tous minoritaires et la majorité, c’est personne — ce qui explique pourquoi la majorité est toujours silencieuse!

Ho ho hold your vote

Vendredi 5 décembre 2008

Rigoberto Martinez, le Père Noël votard du Chili
«La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël — il vote.»

— Pierre Desproge

Les promesses électorales n’engagent que ceux qui y croient
Je suis adulte, je ne vote plus !


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