Je m’excuse à l’avance auprès de tous ceux qui n’entendent rien aux débats byzantins au sujet de doctrines politiques assommantes et marginales, car je m’apprête à disserter interminablement au sujet du libertarianisme. Si vous pensez qu’il s’agit d’un mouvement réclamant la liberté pour Ariane Moffatt ou si les pinaillages idéologiques et le coupage de cheveux en quatre vous rebutent, je vous conseille fortement d’aller faire quelque chose de plus utile que de lire cet article. Allez boire un bon café, c’est ma tournée.

Si vous êtes encore là, c’est qu’il y a fort à parier que vous êtes vous-même un libertarien, que vous allez lire ce truc indigeste jusqu’au bout et que vous n’allez pas être content du tout du tout du tout. Je sens déjà que cette note va se remplir de commentaires désobligeants, car de tous les idéologues, les libertariens sont ceux qui gonflent l’audimat de ce blogue — que voulez-vous, je suis d’une habilité redoutable quand vient le temps d’être désagréable et de faire fuir la clientèle.
Par libertarianisme, j’entends cette sous-catégorie du libéralisme particulièrement populaire aux États-Unis qui conteste la puissance de l’État et vise la réduction de ses pouvoirs — voire son abolition pure et simple, dans le cas des variantes les plus radicales de cette idéologie. Ce qui distingue les libertariens des anarchistes est leur attachement à la propriété privée et leur conviction que le marché est non seulement l’institution qui permet une distribution optimale de la richesse, mais aussi le moyen le plus juste et le plus équitable de réguler la société. Les libertariens poussent le libéralisme jusqu’à ses dernières conclusions logiques: ils sont partisans d’un laissez-faire absolu, ce qui signifie laisser agir librement les producteurs et les consommateurs selon la loi de l’offre et de la demande. Individualistes, ils croient en l’existence de droits humains inaliénables qui découlent de celui de la propriété. Ainsi, les individus ont le droit de disposer de leur corps comme ils l’entendent dans la mesure où ils ne nuisent pas aux droits (de propriété) des autres.
Mais surtout, les libertariens n’aiment pas l’État qui pour eux est la source de tous les maux. Si le capitalisme connaît des ratés, si le niveau de richesse ne progresse pas comme il le devrait, s’il y a des guerres et de la violence, c’est à cause de l’autoritarisme de l’État, de son inefficacité bureaucratique, de ses tendances monopolistiques et violentes. À l’État, le libertarien oppose le marché — non pas le marché réel, distordu par l’interventionnisme étatique qui favorise la grande entreprise, ni le marché historique, celui qui s’est développé et a pris de l’ampleur avec le développement du capitalisme —, mais un marché théorique à instaurer et qu’il pare de toutes les vertus, dont la principale est d’assurer la liberté pour tous les individus.
(J’ai d’ailleurs remarqué que les libertariens entretiennent la même relation envers le marché que les marxistes envers la révolution ou le socialisme. Lorsqu’on discute avec eux en leur donnant des exemples de marché réel, ils nous répondent que ce n’est pas le vrai marché, qu’il est toujours «perverti par l’État», que ce n’est jamais «le marché tel qu’il devrait ou pourrait être» — comme le socialisme réel de l’URSS, des pays de L’Est, de la Chine et de Cuba qui n’est jamais le vrai, celui que Marx avait génialement prévu.)
Les libertariens aiment bien se parer des atours du rebelle, ce qui est la seule raison pourquoi ils sont à l’occasion refoulés à la frontière par des douaniers analphabètes. Pourtant, ce que ces braves commis de l’État (et par le fait même, les libertariens eux-mêmes) devraient savoir, c’est que ces sympathiques individus servent l’État honni avec une efficacité jamais vue en s’y opposant de cette manière. Car en fin de compte, les désirs libertariens et ceux de l’État coïncident : développement, croissance, échange, profit. Le problème, c’est qu’on ne peut désirer ce que l’État désire sans désirer aussi l’État — ou du moins, désirer les conditions sociales dans lesquelles il peut se développer et prospérer.
Contrairement aux libertariens, je suis d’avis qu’il faut considérer la société moderne telle qu’elle est, c’est-à-dire comme une totalité intégrée. Il faut porter les œillères de l’idéologue pour penser que l’État est une excroissance qui parasite la société — comment expliquer alors son existence pluriséculaire, ses continuels empiètements dans le fonctionnement des marchés ainsi que son acceptation par une immense majorité des individus — y compris ceux qui en sont les victimes les plus misérables et les plus flagrantes?
Une théorie beaucoup plus plausible que celle avancée par les libertariens est que l’État et la société (ou du moins, notre société) entretiennent une relation parfois conflictuelle, mais toujours symbiotique, que l’État et les institutions sociales et économiques telles que le marché et la famille sont des dispositifs de contrôle hiérarchique qui, malgré leurs querelles épisodiques, partagent les mêmes objectifs. Diaboliser l’autoritarisme étatique tout en passant outre l’autoritarisme tout aussi réel des relations contractuelles de pouvoir telles qu’appliquées dans les entreprises privées hiérarchiques (grandes et petites) qui contrôlent l’économie mondiale, voilà ce qui s’appelle du fétichisme économique. Et voilà pourquoi les libertariens ne sont que des conservateurs avec un joli vernis rationaliste et individualiste.
Les libertariens sont drôlement utiles à l’État et leur rendent un service qu’eux seuls sont en mesure de leur offrir. Car malgré toutes leurs jérémiades au sujet de sa tyrannie ils finissent la plupart du temps par concéder, dans leurs moments de lucidité, que l’existence de l’État repose beaucoup plus sur le consensus que sur la coercition — autrement dit, en termes libertariens, que l’État ne règne pas à sa guise, il ne fait qu’accomplir les clauses tacites et explicites de son contrat. Même dans les pires dictatures, l’État exerce son pouvoir essentiellement parce qu’il est en mesure de s’assurer l’appui de la population — et j’inclus les libertariens dans la population.
La fonction sociale des libertariens est donc de participer à l’entretien du consensus en canalisant une partie du mécontentement pour la concentrer sur des fonctions particulières de l’État. Ce faisant, ils transforment des anarchistes potentiels en réformistes, les démolisseurs en rénovateurs. La critique constructive est la forme la plus subtile d’éloge et c’est exactement ce que les libertariens font. Le jour où ils auront atteint leurs buts — si ce jour arrive, bien entendu — ils auront réussi à débarrasser l’État de ses fonctions les plus encombrantes et ainsi auront assuré sa pérennité. Plus l’État multiplie ses champs d’intervention, plus il démontre son incompétence; la principale raison de l’aversion de l’homme de la rue pour le socialisme est sa crainte que toute l’économie soit gérée comme le bureau local de la SAAQ ou le bureau de poste. Plus l’État se limite à sa fonction première qui est celle de défendre la propriété et l’inégalité sociale, puis il accroît son pouvoir. C’est une question d’adhésion idéologique à cette institution : l’État tente de faire de ses soldats et de ses policiers des objets de vénération, mais les uniformes perdent beaucoup de leur mystique lorsqu’ils sont portés par des gardiens de terrain de camping ou des éboueurs.
J’entends déjà les libertariens me répondre que ce que je viens de dire ne s’applique qu’à la majorité minarchiste d’entre eux et non aux vrais, aux purs, à ceux qui se qualifient d’anarchistes. Tout cela est bien joli, mais quiconque s’attarde à ce que les anarcho-capitalistes et les anarchistes de marché racontent constatent qu’ils ne sont finalement que des minarchistes qui désirent abolir l’État simplement en changeant son nom. Remplacer les policiers par des agents de sécurité, les tribunaux par des agences de justice, les prisons par des instituts correctionnels privés et la grande corporation transnationale par la petite entreprise est une question de sémantique, pas de changement social. Mais bon, cette querelle de famille ne m’intéresse que très médiocrement, puisque je ne suis même pas une lointaine parente de ces conservateurs. Ce que je constate, c’est que tous les libertariens souhaitent la privatisation complète des fonctions étatiques, mais ne remettent pas en question ces fonctions. Autrement dit, ils ne dénoncent pas ce que fait l’État, ils ne font que contester que ce soit l’État qui le fasse. Voilà pourquoi les individus qui sont les plus grandes victimes de l’État ne s’intéressent pas aux idées libertariennes; celui qui se fait matraquer s’inquiète assez peu de qui signe le chèque de paie du matraqueur. Si vous n’avez pas les moyens de payer — ou si vous n’avez aucune envie de payer — vous vous souciez assez peu que ce qu’on vous soutire s’appelle extorsion, profit, taxe, loyer, contribution volontaire ou part sociale. Si vous aimez pouvoir jouir à votre guise de votre corps et de votre temps, la différence entre travail et esclavage n’est qu’une question de degré et de durée.
La phobie libertarienne de l’État reflète et reproduit une méconnaissance profonde des mécanismes par lesquels s’opèrent le contrôle social dans le monde actuel. Si vous voulez maximiser la liberté et l’autonomie individuelle, il m’apparaît assez clairement que l’État est le moindre des obstacles à renverser.
Parce qu’ils se targuent de connaître les sciences économiques, les libertariens sont amateurs d’observation et d’analyse quantitative. J’aimerais qu’ils s’imaginent être des anthropologues extraterrestres en provenance de la planète Orgasma et qu’ils ont comme mission d’analyser les sociétés humaines. Bien avant d’avoir pu déchiffrer leur langage, ils constateraient que les terriens consacrent le plus clair de leur temps à des activités qu’ils ne désirent pas. Les jeunes sont assujettis par la famille et par l’école, soutenus à l’occasion par les Églises et par l’État. Les adultes se rassemblent souvent aussi au sein de familles, mais l’endroit où ils passent la majorité de leur temps de veille est au travail. Il devient alors vite évident que la source principale de l’autorité directe subie par l’adulte ordinaire n’est pas l’État mais l’entreprise qui l’emploie. Vous le savez comme moi: votre patron, votre contremaître ou votre superviseur vous a donné beaucoup plus d’ordres la semaine passée que la police n’a pu le faire lors des la dernière décennie.
Quiconque se donne la peine d’observer le monde en enlevant ses lunettes d’idéologues dans un esprit soucieux de maximiser la liberté n’a d’autre choix que de constater que l’institution coercitive la plus efficace, la plus répandue et la plus universelle est le travail, pas l’État. Or, même les plus radicaux d’entre les libertariens, ceux qui en appellent à l’abolition de l’État, vénèrent le travail et en font une valeur primordiale, voir la valeur suprême. On m’opposera que l’idée d’abolir le travail semble un affront au bon sens et aux idées communément admises, mais les plus honnêtes des libertariens avoueront qu’il en va de même pour leur propre programme d’abolition de l’État — et que ceci ne constitue pas une objection valable. Et encore, je n’en suis pas si certaine : si on proposait par voie de référendum soit l’abolition de l’État et le maintien du travail, soit l’abolition du travail et le maintien de l’État, quelle option selon vous serait gagnante ? Moi qui ne vote jamais, je sais quand même quelle case je cocherais.
Loin de moi l’idée de me porter à la défense de l’État — je cesserais d’être une anar si je osais commettre une telle énormité. Ce que je dis, c’est que toute l’oppression ne découle par de lui. L’État est le dépositaire ultime de l’oppression, pas sa source première. La plupart du temps, il est odieux non pas tant pour l’oppression directe qu’il fait subir, mais pour l’appui indirect qu’il fournit, en tant que dépositaire officiel du monopole de la violence, aux employeurs qui enrégimentent les travailleurs, aux parents qui dressent leurs enfants, aux instituteurs qui enseignent avec si peu de classe la soumission de classe en classe.
Abolir l’État tout en maintenant les autres dispositifs de pouvoir comme la propriété privée et le marché risque fort peu d’assurer la liberté individuelle de quiconque parce que le temps de notre vie est une marchandise qu’on peut vendre, mais qu’on ne peut jamais racheter. Un libertarien m’a déjà expliqué que l’égalitarisme est une révolte contre la nature; je lui ai répondu que sa journée n’avait que vingt-quatre heures, comme celle de tous les autres. Si vous consacrez le plus clair de votre temps de veille à recevoir des ordres, à obéir et à lécher des culs, vous ne pouvez faire autrement que de vous habituer à l’oppression hiérarchique. Vous deviendrez alors irrémédiablement fucké, tordu, passif agressif, servile, amer et vous porterez ce fardeau dans tous les aspects de votre vie — parce qu’on ne peut pas compartimenter sa vie entre la sphère publique et la sphère privée. Incapable de vive librement, vous finirez par dépit par adopter le pis-aller d’une représentation idéologique et politique de la liberté… comme le libertarianisme, par exemple.
Les libertariens se plaignent que l’État est une excroissance parasitaire de la société. Ils pensent que c’est une tumeur qu’on pourrait arracher, laissant le patient indemne et en santé. Le problème, c’est que, comme le marché, l’État est beaucoup plus une fonction, une activité, qu’une entité. La seule façon d’abolir l’État est d’abolir le mode de vie dont il fait partie. Ce mode de vie — si peut appeler ça vivre — est basé sur le travail et fonctionne grâce au moralisme, à la scolarisation forcée, la répression des désirs et leur canalisation vers la consommation. Les libertariens sont des conservateurs au joli vernis libertaire parce qu’ils avouent ouvertement vouloir maintenir la majeure partie de ce bordel. Se sont aussi de très mauvais conservateurs parce qu’ils ont abandonné la vision holistique, le principe de l’interconnexion institutionnelle et idéologique de toute société, qui est, il faut bien l’admettre la meilleure intuition que les conservateurs sans vernis n’ont jamais eue. Isolée des courants actuels de résistance (libertariens, dans la rue!), ils ont la manie de dénoncer toute opposition pratique au système (et l’opposition anarchiste en particulier) de nihiliste, de luddite ou d’un autre mot creux qui n’a valeur d’insulte que pour eux (comme l’épithète «bourgeoise») dans la bouche d’un marxiste).
Avec des ennemis comme les libertariens, l’État n’a pas besoin d’amis.