Archive pour la catégorie ‘Grognements cyniques’

De la viande pour le Moulin

Vendredi 11 septembre 2009

La controverse au sujet du Moulin à paroles est si provinciale — non, paroissiale — qu’elle ne peut provoquer autre réaction que des ricanements cyniques. Y’a-t-il dans le monde un autre endroit que le Québec où la lecture publique appréhendée d’un texte qui date de presque quarante ans déclenche autant de panique?

(Vous me répondrez qu’en Arabie Saoudite ou en Chine ce genre de truc vous mène directement en prison, mais je vous ferai remarquer que les autorités le font sans panique aucune.)

Les organisateurs de l’événement répondent à leurs détracteurs que le manifeste du FLQ fait partie de l’histoire et doit être reçu comme tel. Je suis d’accord, mais je trouve qu’on devrait aller au bout de cette logique et lire d’autres textes qui complètent le tableau et donnent une vision plus exacte de l’histoire de notre province pays en devenir foyer national des Canadiens français colonie en marche vers sa libération ghetto folklorique en voie d’assimilation lieu de résidence.

Je croise donc les doigts dans l’espoir que les textes qui suivent se trouveront dans la liste qui sera rendue publique demain:

L’appel du sang par le chef fasciste et antisémite Adrien Arcand (1899-1967), le délire habituel des zélotes de la pureté de la race;

Le suffrage féminin, une série d’articles par Henri Bourassa (1868-1952), héros national et misogyne hardcore;

Pour la patrie, un roman d’anticipation du journaliste ultramontain Jules-Paul Tardivel (1851-1905) qui décrit un hypothétique Québec indépendant devenu une théocratie ultra-catho tout à fait intégriste;

L’infiltration gauchiste au Canada français par Robert Rumilly (1897-1983), qui considérait que les catholiques trop mollement fanatiques pavaient la voie à la bolchévisation de la province;

Pour le parti prolétarien, par «l’équipe du journal En lutte !» — en réalité l’ex-felquiste Charles Gagnon (1939-2005), converti au maoïsme et au fédéralisme — un texte qui a lancé l’aventure tragi-comique des ML au Québec.

Évidemment, ces textes vont à l’encontre de la vision d’un Québec moderne, pluraliste, tolérant, social-démocrate, ouvert sur le monde qui marche depuis deux cent cinquante ans vers son indépendance. Mais comme les organisateurs du Moulin à paroles l’ont dit, ils font partie de l’histoire et doivent être reçus comme tels — comme faisant partie de notre mauvaise conscience collective.

Oh, et j’ajouterais, pour faire contrepoids, La Transformation continuelle de Paul-Émile Borduas, la premier jet de Refus Global (qui sera très certainement lu) qui est plus explicitement anarchiste que la version finale — un fait qu’on oublie généralement de mentionner lorsqu’on célèbre le manifeste des automatistes comme «l’annonciateur de l’entrée du Québec dans la modernité».

On a la modernité (et la mémoire) très sélective, dans notre coin d’Amérique du Nord.

Ode au prolétariat organisé

Mercredi 19 août 2009

Un soleil radieux brillait de tous ses feux dans le ciel
Au dessus du Ceasar’s Palace de Las Vegas Nevada
En ce jour béni du 16 mai 1986 où les délégués
Du congrès de la Fraternité internationale des Teamsters
S’étaient assemblés pour acclamer leur président
Le gargantuesque et oléagineux Jackie Presser
Dont les cent quarante kilos et demi de graisse,
Assis dans un chariot doré de carton-pâte
Firent leur entrée dans la rutilante salle des congrès
Tirés par quatre Teamsters habillés en centurions d’opérette

Cette procession impériale donna le ton des délibérations
Où les délégués réélirent massivement leur empereur
Même si quelques jours à peine avant le début congrès
Son altesse sérénissime venait d’être formellement accusée
D’escroquerie et de détournement des fonds du syndicat
(Le fait que les délégués aient été nommés pour la plupart
Par l’auguste Jackie lui-même ayant facilité bien des choses.)

Toutes les motions soumises par l’opposition furent ainsi défaites
Dont celle de ramener le salaire annuel du Guide Suprême
De cinq cent mille dollars à cent mille dollars par année
Sam Theodus, le candidat défait à la présidence
Qui ne reçut que vingt-quatre minuscules petites voix
Fut soumis à la longue torture d’un vote nominal de quatre heures
Où les mille sept cents délégués se levèrent un à la suite de l’autre
Pour japper bruyamment leur appui au commandeur des croyants.

Le congrès se termina sur une note sublimement macabre
Alors que les délégués rendirent hommage à Jimmy Hoffa
Disparu depuis onze ans, en lui faisant l’honneur
D’amender la constitution du syndicat pour lui assurer
Un poste de président émérite et de grand timonier à vie
Juste au cas où il daignerait réapparaître devant ses fidèles.

Avec un béret, un G-string et le choeur de l’Armée rouge

Mardi 28 juillet 2009

C’est confirmé: le Parti communiste de Russie est officiellement encore marxiste, tendance Groucho. Selon l’AFP :

«Les communistes russes ont appelé mardi la pop-star américaine Madonna à “ne pas tortiller du derrière” et à chanter un chant révolutionnaire pendant son concert à Saint-Pétersbourg le 2 août pour se montrer digne de la ville, berceau de la Révolution bolchevique.

Popstars de tous les pays, unissez-vous !

“Madonna! Tu chanteras en Russie sur la Place du Palais. Tu dois te rendre compte de ta responsabilité (…). Il ne faut pas tortiller du derrière, ni porter d’habits frivoles”, écrivent les communistes de la deuxième ville russe dans une lettre ouverte postée sur leur site internet.

Ils appellent également la chanteuse à inclure dans son répertoire une chanson révolutionnaire russe, ou bien l’Internationale ou encore la Marseillaise (hymne national français), et de porter un maillot rayé et un béret de marin en brandissant “un drapeau rouge des travailleurs”.

Si toutes ces recommandations sont suivies, les communistes promettent d’aller au concert de Madonna s’”il y a assez d’argent dans la caisse du parti”. »

Je constate toutefois qu’ils ont toujours un goût à chier en ce qui concerne les chants révolutionaaaaîîîres. Tiens, j’ai une suggestion pour eux (et pour elle) :


Les amis de ta femme, Ploum ploum tralala (2000)

Thoreau avait tort

Jeudi 23 juillet 2009

Thoreau

Oyez oyez braves gens l’histoire édifiante des taxes et des impôts telle que racontée par le ministère du Revenu du Québec ! Vous allez voir, c’est vachement éducatif. J’y ai compris que l’impôt est un fait de civilisation qui nous a aidés à nous affranchir de la barbarie depuis la plus haute antiquité. Comme en Égypte pharaonique, par exemple, qui avait un sens très judicieux de l’équité sociale, des dépenses publiques et qui ne lésinait pas sur les travaux d’infrastructures. Comme dans l’Europe médiévale, où les serfs étaient drôlement contents de fournir corvées et droit de cuissage à leur seigneur au nom du bien commun. J’y ai aussi appris que les impôts n’ont rien à voir avec un racket de protection, comme j’avais l’ignorance de le croire :

« Sous le règne des rois de France Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, soit du 16e au 18e siècle, les soldats étaient si mal payés que, pour compenser, ils pillaient les réserves alimentaires des habitants des villes et villages qu’ils traversaient. Ils semaient ainsi la terreur, ce qui provoquait des révoltes paysannes. Ces désordres ont progressivement diminué lorsque Louis XIV et son ministre Louvois ont créé, vers 1690, un système de casernes pour loger ces « gens de guerre » et ont levé un impôt pour payer la solde des troupes. Désormais sécurisés, les habitants admettaient plus volontiers la levée de cet impôt auquel ils n’avaient pas consenti, mais dont ils comprenaient la nécessité. »

Bref, l’impôt, c’est la sécurité, le progrès, la civilisation et la liberté. Je me demande pourquoi je n’avais pas encore compris ça. Les impôts sont comme l’État, un phénomène quasi naturel et surtout aussi inévitable que la mort, le retour des saisons et la médiocrité de l’information au téléjournal. Mais le clou qui enfonce mon cercueil de pauvre pécheresse fraudeuse et asociale vient à la fin du texte :

« L’évasion fiscale et le travail au noir ont remplacé les faux-sauniers et les pirates contrebandiers des temps anciens. Ces infractions remettent en cause le caractère équitable des impôts directs, parce que les montants non versés par ceux qui échappent au fisc doivent être supportés par les autres contribuables. L’État possède donc des moyens légaux pour faire respecter la Loi de l’impôt, mais on est loin, heureusement, des sanctions imposées en 1565 par le Parlement de Londres, qui consistaient à trancher la main gauche du fraudeur fiscal et à la clouer à l’endroit le plus en vue de la Place du Marché. »

Ouf! Je vais être vachement contente de vivre dans la plussse belle province du plussse beau pays au monde lorsqu’ils vont venir me crisser en prison. Thoreau avait tort: dans les gros impôts, les meilleurs onguents.

Ah! Si le Pape était pro-pipe…

Samedi 18 juillet 2009

Selon l’AFP :

«Barack Obama s’est engagé lors de sa rencontre avec Benoît XVI à tenter de réduire le nombre des avortements aux Etats-Unis, selon le Vatican. Le cardinal Bertone a exprimé l’espoir samedi qu’il tiendrait son engagement.»

Hope & Pope

S’il s’était s’agit de Bill Clinton, on aurait su comment Mister President s’y serait pris pour honorer sa promesse faite au Pape: cesser d’engager de jeunes et jolies stagiaires à la Maison Blanche. Obama étant quant à lui beaucoup trop occupé à resserrer les liens entre l’État fédéral américain et la grande entreprise pour folâtrer les pantalons aux chevilles dans le bureau ovale, je me demande bien comment il va  accomplir un tel exploit.

Car il n’y a que deux manières de diminuer le nombre d’avortements: on peut l’interdire et inciter les gens à la chasteté ou on peut miser sur l’éducation sexuelle et favoriser largement l’accès à la contraception. Ne pouvant pas vraiment abolir l’avortement pour des raisons politiques et constitutionnelles, l’administration Bush a misé sur la propagande de la chasteté avec le (peu) de résultats qu’on sait. Comme je serais très surprise qu’Obama adopte la deuxième solution, j’ai bien peur que le cardinal Bertone sera vachement déçu.

À mon humble avis (de femme si peu humble), c’est sur l’éducation sexuelle qu’il faut miser. Au Québec, l’accès à la contraception est facile et pourtant la province arrive au premier rang canadien quant au taux de grossesses se terminant par un avortement. La raison de ce triste record est simple: malgré l’atmosphère sociale hypersexuée créée et entretenue par les médias pour de raisons mercantiles, les Québécois sont sous-éduqués et maintenus, pour l’essentiel, dans un état de misère sexuelle stupéfiant. J’en ai la preuve régulièrement lorsque le facteur vient me remettre le courrier des lectrices du magazine FA; le niveau d’ignorance des questions est similaire à celle que Madame X recevait dans les années soixante.

Dieu (qui n’existe pas) sait si je n’aime pas l’école. Mais tant qu’à  regrouper les jeunes chaque jour sous un même toit pour les abrutir et les transformer en corps dociles pour le marché aux esclaves de l’emploi, pourquoi ne pas en profiter pour consacrer quelques heures pour leur offrir quelques informations qui pourraient leur rendre la vie moins pénible — voire même carrément la sauver? Non seulement leur apprendre comment se servir de contraception (je veux dire comment vraiment se servir de contraception, avec atelier pratique sur l’art de mettre un condom, par exemple) mais aussi leur parler sérieusement des pratiques sexuelles non procréatives que sont la fellation, le cunnilinctus la sodomie et la masturbation pratiqués entre partenaires du même sexe ou non…

Je sais, je sais, les poules auront un G-string avant qu’une telle chose se produise, mais reste que ça serait bien plus efficace pour diminuer le nombre d’avortements que n’importe quelle campagne de promotion de la chasteté ou qu’un retour oppressif à l’ère du cintre ensanglanté, malgré ce que Ben Sixteen peut en penser.

Le jeu idiot de la semaine

Mercredi 25 mars 2009

Derrière cette image se cache le nom d’une personnalité politique bien connue. J’offre une remarque sarcastique bien sentie à quiconque réussira à déchiffrer ce rébus hautement énigmatique.

Baraque au bas mât

L’utopie enfin réalisée

Mercredi 11 mars 2009

C’est décidé, je déménage à Baudinard-sur-Verdon, où l’on a vingt ans d’avance sur le Moyen-Age.

Les hommes viennent de Mars

Jeudi 26 février 2009

Si février était le mois de l’histoire des Noirs, mars est celui de la sodomie. Bonnes copulations à tous et n’oubliez pas : le condom sauve des vies !

Anal Sex Month

Le mot de nos commanditaires

Samedi 14 février 2009

Nike, gentil pourvoyeur d'emplois dans les pays industriels émergents

Trois entretiens avec Pierre Clastres

Samedi 31 janvier 2009

Je vous offre aujourd’hui un petit fichier audio qui à coup sûr vous défrisera les neurones. Il s’agit de trois entretiens que l’anthropologue Pierre Clastres a accordé à la radio française entre 1967 et 1975. Les sociétés dites sauvages que qu’il a rencontrées et étudiées lui ont apparu comme des sociétés contre l’intérêt, économique et politique — contre l’accumulation des biens matériels (entretiens n°1 et 3) et contre l’exercice du pouvoir de coercition (entretiens n° 2 et 3).


Avant de monter sur vos grands chevaux et surtout de me faire dire ce que je ne veux pas dire, je vous répète que je ne crois pas que les sociétés dites sauvages ou primitives étaient parfaites. Je ne crois pas non plus qu’il faille les singer ou qu’il faille retourner à l’âge de pierre. Mais je crois profondément qu’elles offrent un exemple flagrant d’anarchie à l’œuvre et offrent la démonstration irréfutable qu’il est possible de vivre sans institutions de domination sociale, sans dispositifs de pouvoir qui font que le désir se retourne contre lui-même.

Qu’est-ce que la propriété?

Dimanche 18 janvier 2009

«C’est le vol», répondait Pierre-Joseph. «C’est la liberté», répond à peu près tout le monde cent soixante-dix ans plus tard.

Quant à moi, je dis bien humblement que la propriété, c’est la clôture.

Parmi les nombreux mensonges qui permettent le maintien de la domination du capital est l’idée que la propriété est synonyme de liberté. Ce fut le credo de la bourgeoisie triomphante lorsqu’elle se mit à couvrir le globe de clôtures et de barrières ― barrières physiques, barrières légales, barrières morales, sociales, raciales, militaires… bref, tous les dispositifs jugés nécessaires pour enclore les richesses spoliées du monde et ainsi s’assurer que les multitudes crasseuses et laborieuses n’y aient pas accès.

Nous sommes ces multitudes, nous qui nous nous faisons servir quotidiennement ce mensonge. Depuis que nos ancêtres ont été «délivrés de leurs chaînes» et de leurs terres, nous sommes libres de choisir entre crever de faim ou vendre notre vie et notre temps au premier maître disposé à les acheter. On nous qualifie de «main d’œuvre libre» puisque, contrairement au bétail, nos maîtres n’ont pas à se soucier de notre entretien et de notre survie ― notre force de travail étant la seule marchandise monnayable que nous détenons. On nous raconte que nous pouvons disposer de notre corps et de notre vie comme nous l’entendons, même si dans les faits l’essentiel de notre temps est consacré à assurer péniblement notre survie.

La propriété, nous dit-on, est un bien qu’on peut acheter avec de l’argent, ce qui signifie que la liberté réside dans ces objets et augmente avec leur accumulation. Dans la poursuite de cette liberté qui n’est jamais atteinte, nous nous enchaînons à des activités que nous n’avons pas choisies, abandonnant toute velléité de choisir par nous-mêmes dans le but de gagner l’argent qui est censé nous permettre d’acheter la liberté. Alors que notre vie se consume à petit feu au service de projets qui n’ont jamais été les nôtres, nous dilapidons notre salaire en jouets et en divertissements divers, en thérapies et en pilules ― les anesthésiques habituels qui nous empêchent d’apercevoir la vérité derrière le mensonge de la propriété.

Car la propriété, dans les faits, n’est pas l’objet qui est possédé, mais bien la barrière ― la barrière qui nous enferme, la barrière qui séquestre, toutes les clôtures, tous les murs érigés pour nous exclure de notre propre vie, pour faire en sorte qu’aucun individu sur terre ne pourra jamais se réaliser pleinement, ne pourra jamais aller au bout de ce qu’il peut.

Il faut comprendre la propriété comme une relation sociale entre les objets et des individus médiée par l’État et le marché. La propriété ne peut exister sans l’institution étatique qui concentre le pouvoir dans des institutions de domination; sans les lois, les armes, les flics, les tribunaux et les prisons, la propriété ne pourrait avoir aucune base, aucune réalité tangible.

On pourrait même dire que l’État est en lui-même l’institution de la propriété, car qu’est-ce que l’État sinon un réseau d’institutions par lesquelles un pouvoir s’exerce sur un territoire donné et qui font en sorte que les ressources sont contrôlées par la force des armes ? Toute propriété est ultimement propriété étatique puisqu’elle n’existe que sous la permission et la protection de l’État. Cette permission et cette protection peuvent être révoquées en tout temps et pour n’importe quelle raison, ce qui a pour conséquence de retourner la propriété à l’État. Je ne veux pas insinuer ici que l’État est plus puissant que le capital, mais plutôt que ces deux institutions sont si inextricablement liées qu’elles constituent un seul et unique ordre de domination et d’exploitation. Et la propriété est l’institution grâce à laquelle cet ordre exerce son pouvoir dans notre vie quotidienne en nous obligeant à travailler et à payer, ce qui lui permet de se maintenir et de se reproduire.

La propriété est donc le fil barbelé, l’étiquette de prix, le chien de garde, la caméra de sécurité, l’agent de police. Le message que tout ceci véhicule est limpide : on ne peut jouir de rien sans permission et cette permission ne peut être donnée que par l’État contre paiement en espèces sonnantes et trébuchantes. Dans ses conditions, comment se surprendre que le monde de la propriété, régi par le marché et l’État, est un monde appauvri où le manque et non la satisfaction domine l’existence. La poursuite de la liberté individuelle, bloquée à chaque détour par une clôture, y est remplacée par une compétition stérile et pour accumuler toujours plus d’objets parce que dans ce monde, la valeur de l’individu se mesure à la quantité de choses qu’il peut détenir.

Nous sommes tous enchaînés au monde froid et réifié de l’étiquette de prix.

S’attaquer aux objets détenus par les maîtres du monde ― faire éclater les vitrines des banques, incendier les voitures des flics, saboter la machinerie industrielle ― est certainement valable et légitime, ne serait-ce que pour le plaisir que de tels gestes procurent. Mais il faut aller plus loin, beaucoup plus loin, et s’attaquer à l’institution de la propriété : à chaque barrière physique, légale morale ou sociale. C’est à ce prix que nos désirs seront réalisés et que nous pourrons, un jour, nous réapproprier notre existence et enfin vivre selon nos propres termes.

Suis-je normale, docteur ?

Mardi 9 décembre 2008

Je viens de passer trois jours entre les griffes d’un vieux pervers atteint de normophilie. J’en ai encore froid dans le dos.

Ma mère devant s’absenter du foyer conjugal, elle me demanda d’aller séjourner chez elle, histoire de garder mes deux demi-frères et de donner un coup de main à son Jacques de mari, qui n’est pas très doué pour la cuisine. J’ai eu donc tout le loisir d’observer les mœurs domestiques du directeur-de-polyvalente-ex-animateur-de-pastorale-d’Amérique dans son milieu de vie naturel et surtout, d’être exposée à son discours pervers et tordu.

La normophilie de cet homme en est à un stade pathologique. Il angoisse à l’idée de ne pas se conformer aux règles en vigueur et applique avec obsession l’idée manichéenne que le monde se divise entre ce qui est normal (et bon) et ce qui est anormal (et mauvais). Les symptômes de sa normophilie se déclinent en une suite de perversions mineures: pudeurophilie (jouir d’exposer le moins de peau possible), réglophilie (jouir que de ses papiers sont en règle), ordophilie (jouir que son tiroir à chaussettes soit bien en ordre), pelouzophilie (jouir que son gazon soit vert et taillé de façon uniforme), flicophilie (jouir de voir la police patrouiller son quartier), pressophilie (jouir que ses chemises blanches n’aient pas un seul pli), giclophilie (jouir de n’arroser sa platebande que les jours impairs, comme le stipule le règlement municipal), impôtphilie (jouir de payer ses impôts). En fait, sa vie est une longue suite de stimulations névrosées et banlieusardes, résultat de sa peur obsessive de tomber dans l’anormalité.

J’ai voulu le rassurer en lui disant que la normalité n’est après tout qu’une construction, qu’une convention sociale, religieuse, juridique. Qu’il était normal, par exemple, pour un homme mûr d’aimer les garçons dans la Grèce antique. Comme il est normal, pour les jeunes hommes pubères de certaines tribus des Philippines, d’insérer des perles sous la peau de leur pénis pour en augmenter le volume. Comme il est normal chez les Patagons, d’utiliser un guesquel lors du coït. Qu’il est légitime, voire essentiel de ne pas se conformer aux tabous en vigueur, d’aller contre les usages et les idées reçues. Que c’est même la condition de la conquête de la liberté individuelle et collective.

Mais non. Monsieur tient mordicus à sa normalité toute nord-américaine. Il lui sacrifie ses jours et ses nuits, et peut-être même, à la longue, la vie de ses garçons. Et c’est là qu’il devient un danger public. Les normophiles sont les seuls pervers qui atteignent l’orgasme en imposant leur paraphilie aux autres et qui cessent de jouir lorsqu’ils sont exposés à la dissidence.

«Mais comment me protéger des assauts d’un normophile?», me demandez-vous. Si l’un d’entre eux vous poursuit jusque dans votre chambre en vous faisant la morale, faites comme moi, sortez un vibro de votre sac de voyage et brandissez-le sous son nez en criant «vade retro normophilias!». Il fuira sans demander son reste, le visage blanc comme un linceul, pour aller classer ses vis dans son garage. Votre chaste anormalité sera ainsi préservée.

La crise financière mondiale racontée aux tout petits

Vendredi 28 novembre 2008

Bonjour les coconauds et le coucounettes! Tante Archet va vous raconter une belle histoire.

Il était une fois des gentils monsieurs qui aimaient beaucoup beaucoup les gros sous. On les appelait les gentils banquiers et ils vivaient dans le royaume féérique des Amerloquiens. Les gentils banquiers avaient inventé une machine à faire des sous appelée «subprimes». En gros, on permettait à des villageois d’acheter des châteaux même s’ils n’avaient pas un écu dans leur escarcelle. «Pas grave», disaient messires les banquiers, «si vous n’arrivez pas à payer votre château, on vous le prendra et on se remboursera en le vendant».

Or, de façon fort prévisible, le Grand Méchant Marché Immobilier a fini par baisser et plus de deux millions de pauvres croquants sans le sou se sont retrouvés ruinées aux Etats-Unis, faute de pouvoir rembourser les emprunts. Pour tenter de sauver leur mise, les gentils banquiers ont transformé ces emprunts en titres sur les marchés boursiers. Par exemple, si un paysan empruntait 100 000 dollars, il devait en rembourser 120 000 à la banque avec les intérêts. Pour gagner plus rapidement de l’argent, les banques ont émis des papiers commerciaux, c’est-à-dire un titre donnant droit à ces 120 000 dollars vendu et échangé sur les places boursières — tu sais, l’endroit où ton papa a perdu toutes ses économies, avant que tu naisses, quand la bulle technologique a éclaté comme un pétard mouillé…

Mais les investisseurs se sont bien aperçus qu’ils se sont fait rouler dans la farine, puisque les paysans amerloques ne pouvaient plus payer et par conséquent les papiers commerciaux ont perdu toute leur valeur. Ce sont précisément ces montages financiers complexes qui expliquent la chute de la bourse car toutes les gentils banquiers à travers le monde se sont retrouvés avec tout plein de titres de subprime qui ne valaient plus rien dans leurs poches, plutôt que des belle pièces d’or scintillantes. À partir de là, les gentils banquiers se sont mis à se méfier les uns des autres et n’ont plus voulu se prêter des sous entre eux.

C’est alors que la panique s’est instaurée dans le royaume. Chaque mauvaise nouvelle, chaque publication des comptes d’un gentil banquier a fait chuter son titre et lui a fait subir des pertes colossales, si bien que tous nos gentils banquiers se sont retrouvés à court de liquidités. Aie aie aie! Comment allaient-ils se sortir de ce sacré pétrin?

Voyant que c’était la fin des haricots, le roi d’Amerloquie a décidé de prendre les grands moyens: il a sorti son coffre au trésor et a donné 200 milliards de dollars pour sauver la peau des fesses de deux gentils banquiers, Freddie Mac et Fannie Mae. Seulement, le roi d’Amerloquie s’est bien rendu compte qu’il ne pouvait pas sauver tous les gentils banquiers en difficulté, premièrement parce qu’il n’avait pas assez d’or dans son coffre et aussi parce que ça confirmerait l’impression — déjà fort répandue dans le royaume — que les gentils banquiers peuvent impunément faire toutes les conneries qu’ils veulent. Voilà pourquoi il a refusé de voler au secours des gentils banquiers Lehman, qui étaient frères. Tant pis pour eux, ils ont payé pour les autres et ont fait faillite, na.

Les gentils banquiers, pas rassurés du tout du tout, se sont mis pendant ce temps à durcir les conditions de crédit pour les paysans, les artisans et les constructeurs de carrosses. Si bien que bingo, récession en Amerloquie, dans l’empire Japonouille et dans les Zeuropes aussi où les rois se sont tous mis à ouvrir leurs coffres pour espérer que les gentils banquiers et les constructeurs de carrosses sortent enfin de la mouise. Partout partout partout sauf au royaume de StephenHarpeurie, une contrée étrange et magique où le roi a plutôt décidé de faire des coupures budgétaires et de suspendre le droit de grève de ses laquais — en leur faisant croire que ces mesures avaient un lien direct avec tout ce que je viens de vous raconter. Manquerait plus qu’il réforme le sénat, un coup parti, en prétextant que c’est la faute des pauvres croquants d’Amerloquie qui ne pouvaient plus payer les traites de leur château… Qu’est-ce qu’on rigole en StephenHarpeurie! Espérons qu’il vive heureux et qu’il ait beaucoup d’enfants, ça le tiendra occupé à autre chose que la crise économique.

MORALITÉ : aucune.

Le discours électoral déchiffré

Jeudi 27 novembre 2008

En tant que titulaire de la chaire George-Orwell d’études politicaillardes de l’Université du Québec à Kazabazua, j’ai eu tout le loisir au cours des dernières semaines — et aux frais des contribuables, la-la-lè-reu! — de décortiquer toutes les subtilités du discours des candidats à cette élection provinciale. Et puisque le doyen de la faculté ne cesse de me harceler pour que je publie quelque chose quelque part, voici les résultats préliminaires de ce gigantesque projet de recherche. Vous viendrez ensuite me dire que je vous snobe, bande de petits veinards!

Ce qu’ils disentCe qu’ils veulent dire
«Les Québécois ne veulent pas d’élections.»«Notre parti risque de perdre les élections si elles ont lieu maintenant.»
«Donnez-vous le pouvoir»«Donnez-nous le pouvoir»
«L’économie d’abord!»«La sauvegarde des profits de la grande entreprise d’abord!»
«Je veux servir les Québécois et les Québécoises.»«Je veux me servir des Québécois et des Québécoises.»
«Il faut que l’école apprenne aux enfants la discipline et l’effort.»«Il faut que l’école se concentre sur sa seule vraie mission: manufacturer des contribuables obéissants.»
«Nous allons entreprendre de parler de souveraineté aux Québécois.»«Je vais prononcer ce mot de temps en temps, histoire de motiver mes militants et mes bénévoles.»
«Nous augmenterons les dépenses de l’État de 7,6 milliards de dollars sur cinq ans pour favoriser la justice sociale.»«Nous serons les premiers surpris si par miracle Françoise et Amir sont élus.»
«Tout le monde doit se lever le matin. Tout le monde doit faire un effort. L’aide sociale comme mode de vie, c’est fini»«À moins, bien entendu, d’être banquier ou membre du conseil d’administration d’une grande entreprise, puisque l’aide sociale a été conçue pour vous.»
«Le gouvernement précédent nous a légué les problèmes en santé et en éducation.»«Nous lèguerons au prochain gouvernement les problèmes en santé et en éducation.»
«Il faut cesser d’avoir peur de lancer des grands projets. Retrouvons notre fierté d’être Hydro-Québécois!»«Vous allez devoir fermer vos gueules lorsque nous construirons un réacteur nucléaire à côté de votre bungalow.»
«Il faut favoriser le développement durable.»«Il faut durablement développer le favoritisme.»
«Il faut réformer le mode de scrutin pour favoriser les tiers partis.»«Nous sommes un tiers parti.»
«Le 8 décembre prochain, allez voter, c’est tout ce qui compte.»«On a les gouvernements qu’on mérite; il ne faudrait tout de même pas que vous méritiez de ne pas en avoir…»


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