Archive pour la catégorie ‘Crise de larmes’

Quart d’heure de lucidité

Dimanche 9 octobre 2011

Ce n’est pas parce que j’écris continuellement, avec fébrilité, que je ne suis pas consciente de la futilité de cet exercice. Par exemple, je me demande souvent pourquoi j’écris autant au sujet de l’anarchie, de la danse de la vie, de la beauté féroce de l’érotisme, du chaos, des horreurs que la société nous fait subir. À priori, rien ne devrait me pousser à le faire : je n’ai aucun désir de convaincre quiconque, le prosélytisme me répugne et je n’ai rien à vendre. Je ne suis membre d’aucun parti, d’aucune secte et je n’ai donc personne à convertir, ni de carte de membre à fourguer.

Les idéologies m’indisposent, en particulier l’anarchisme qui pourtant est si proche de ma sensibilité. Je fréquente peu d’anarchistes; en fait, j’évite de me frotter aux militants et aux obsédés politiques de tout poil. J’ai souvent l’impression que les anarchistes sont des adeptes d’une variante millénariste du christianisme. Ils attendent la révolution qui accouchera de l’anarchie et comme la plupart des chrétiens, ils portent en eux l’urgence de répandre leur évangile et de convertir les païens à la vraie foi.  La liberté dont ils parlent semble aussi lointaine que le jugement dernier et le retour glorieux du Christ. Pis encore, la plupart d’entre eux sacrifient les miettes de liberté que l’ordre dominant leur abandonne pour le bien de la Cause, avec un c majuscule et glorieux. Or, ce qu’ils proposent en attendant est une forme appauvrie d’adaptation à l’ordre établi qui ne le menace aucunement, fait de rituels oppositionnels et de résignation rebelle en attendant des jours meilleurs.

 Je ne serai jamais une sainte, ni une militante. Pas parce que je suis plus perverse, plus vertueuse, plus intelligente ou plus stupide que le commun des mortels; je ne suis tout simplement pas douée pour le sacrifice. Se sacrifier me semble au mieux idiot, au pire suicidaire. Je veux être libre et je veux l’être maintenant. Je désire passionnément me réapproprier ma vie, être souveraine de moi-même. Je déteste mes chaînes et je n’arrive pas à me résigner à les porter. Il y a tant d’entraves à ma liberté; elles ne cessent de se multiplier, elles deviennent de plus en plus insupportables. Plutôt que de sombrer dans l’amertume ou le fatalisme, je fais de mon mieux pour élargir les interstices de liberté qui ne sont pas encore sous le regard du Léviathan. Je ne sais pas si c’est dans l’absolu la meilleure chose à faire, mais c’est en définitive ce que je peux faire de mieux. J’explore ces espaces de liberté, faits de nouvelles valeurs, de nouvelles façons de vivre avec mes semblables, même si s’ils sont fugaces, impermanents. J’écris  en me disant que la trace de mon expérience peut servir pour plus tard et que mon exemple, aussi dérisoire qu’il est, peut peut-être inspirer une ou deux personnes. C’est peu, mais c’est à la portée de mes faibles moyens — du moins aussi faibles que les vôtres, ni plus, ni moins.

 Je constate avec désolation que la plupart d’entre vous acceptent vos chaînes avec passivité et résignation. J’en suis profondément blessée, meurtrie, car ces chaînes ne résisteraient pas une minute à votre colère généralisée. L’entêtement de certains d’entre vous à embrasser vos liens, voire à exiger qu’ils soient plus lourds et plus contraignants m’écorche la peau jusqu’au sang comme un cilice. Souvent, la nuit, j’émerge subitement du sommeil avec une envie sourde et impétueuse de hurler à pleins poumons. Il m’apparaît alors clairement que je resterai pour l’essentiel victime de cette existence merdique aussi longtemps que vous tous l’accepterez passivement, aussi longtemps que vous placerez vos espoirs et vos énergies dans des solutions politiques illusoires portées par des messies d’opérette. Je me mets alors à écrire, avec le seul espoir non pas de vous convaincre, mais plutôt d’alléger la souffrance qui m’accable et qui est aussi la vôtre.

 J’écris surtout parce que mon corps est trituré par des passions qui demandent à être extériorisées. Cette passion folle, dans toute son impétuosité et sa splendeur exige d’être libérée, comme cette révolte contre une existence réduite à la survie, amputée, artificielle, qu’on m’impose. La parole et les comportements de ceux qui se réapproprient leur vie sont la plupart du temps considérés comme des crimes ou des maladies mentales par l’ordre établi. Lorsqu’on arrive plus à les amadouer avec la gratification illusoire de la consommation, on tente de contenir les déviants avec des médicaments, on tente de les cacher dans des prisons ou des institutions psychiatriques. Le monde dans lequel nous vivons est presque sans issue et la libération, quasiment impossible. Lorsque j’écris, je peux libérer ma folie sans entraves autres que celles du langage et laisser jaillir mes passions. Pauvre ersatz, me direz-vous. C’est en effet mon opium, une façon d’apaiser la brûlure de l’horreur sociale ordinaire — ce qui a pour conséquence de réifier mes désirs au lieu de les laisser me mener au bout de moi-même.

 J’ai la tête remplie de rêves, de visions d’accouplements sublimes, de mille façons de consumer ma vie plutôt que de la laisser s’éteindre sous la chape de plomb des dispositifs de pouvoir. Mes compagnons et mes compagnes de folie sont bien peu nombreux, mais c’est grâce à ma parole que j’ai pu les trouver. Tout ce que j’écris est noyé, dilué dans la logorrhée diluvienne de l’ordre marchand. Écrire est aussi futile que de lancer des bouteilles sans bouchon à la mer — mais la beauté réside dans ces gestes sublimement inutiles.

Sur le quai Voltaire

Lundi 20 juin 2011

(ou Ce qu’il me reste à faire, chanté par Rodrigue)

Former un groupe
Quatre ou cinq personnes c’est parfait
Des gens que je connais
Que j’aime
Que je désire
Sur qui je peux compter
Bientôt les choses ne seront
Plus aussi faciles
Qu’elles le sont maintenant

Ne pas attendre demain
Ne pas attendre la révolution
Ne pas attendre un minute de plus
Pour vivre l’anarchie
Car attendre que tous soient libres
Pour libérer sa propre vie
S’est se condamner au sacrifice
Au ressentiment
À la mort

Établir une communauté
Nous avons besoin de résoudre les problèmes
De la vie matérielle
Comment produire des vivres
Comment les distribuer
Comment mutuellement subvenir aux besoins
Expérimenter de nouvelles valeurs
De nouveaux modes de vie en commun
Et le faire pour de vrai

Cesser de craindre l’éphémère
Le temporaire
La fin d’une expérience n’est pas son échec
Si elle a permis à celles et ceux qui l’ont vécue
D’échapper un temps aux griffes de la mort
D’avoir goûté un temps à la liberté
D’en tirer des leçons pour plus tard
Embrasser l’impermanence

Fonder des journaux des blogues
Imprimer des tracs des affiches
Faire des films du théâtre
Crier dans la rue
Des mots drôles et vrais
Des mots qui font sens
Qui disent la beauté de l’anarchie
Qui disent la volonté de la liberté
Ouvrir les oreilles au son du désir

Instruire les enfants les petits
Les immuniser au poison de l’école
Faire don de toutes nos connaissances
Étudier la vie l’amour la révolution
Et l’enseigner
Montrer l’horizon
Faire naître des rêves déraisonnables
Et indispensables

Chaque jour faire l’expérience de la beauté
Et la montrer au grand jour
Parce que le sens de la beauté s’est perdu
Et avec lui le sens de la créativité
Parce qu’il ne reste que laideur destruction
Qui engendre haine mépris violence
Recréer l’amour la beauté
Parce que ce qu’on nous vend
Pour de l’amour de la beauté
A été façonné par l’autoritarisme
Le capitalisme nécrophile
Qui leur ont imposé leur contenu horrible
Leurs formes cruelles

Étudier le plan de la ville
Comment la détourner
La faire fonctionner comme un poème
Trouver les espaces
Les interstices de liberté
À l’abri du regard
Des ogres du Léviathan
Et les occuper le temps d’un frisson
Réparer les clôtures
Nettoyer les parcs
Distribuer de la nourriture
Ouvrir des magasins gratuits
Habituer les gens
À l’idée de la gratuité
À l’idée de jeu
Se donner librement
Sans échange
Potlatch d’orgasme

Continuer à inventer
À créer sans cesse d’autres actions
Avec mes amants de feu
Avec mes amantes de lumière
Aussi longtemps qu’il le faudra
C’est-à-dire jusqu’à ce que
Nous soyons hors de portée de la mort
Jusqu’à ce que nous basculions
Dans le règne des vivants.

Sirventès de la finitude

Lundi 16 mai 2011

Les civilisations se croient toujours immortelles
Voilà pourquoi elles érigent des monuments de pierre
Assises inébranlables et glorieuses
Sur lesquelles elles reposent
Pour contempler stoïquement les millénaires
Qui défilent tranquillement devant elles

Mais ces assises ne sont pas réellement faites
De calcaire, de marbre ou de granit
Mais plutôt de chair brûlée et d’os broyés
De cuir labourant la plaie ouverte des dos
De sueur aigre bue à même la peau
De mépris, d’humiliation et d’exploitation

Voilà pourquoi les civilisations s’écroulent
Car leur socle est mou, fragile et mince
Comme le corps des esclaves et des serfs
Voilà pourquoi elles s’écroulent en un soupir
En un clin d’œil de quelques siècles
Mais qu’est-ce qu’un siècle pour le roc?

À Mohenjo-Daro, Tikal, Angkor Vat
Sur le plateau du Machu Picchu
Les touristes béats prennent en photo
Le squelette hagard des civilisations
Sans déceler l’odeur de sang sur les murs
Ou entendre le cri des réprouvés entre les colonnes

Car ils font eux aussi partie d’une civilisation
Assise sur la chair brûlée et les os broyés
Qui ne laissera comme ruines en s’écroulant
Que des réacteurs irradiés dans le crépuscule
Qu’un continent de plastique flottant dans l’océan
Qu’une couronne de débris en orbite autour de la Terre

Le capitalisme vit ses derniers moments

Mercredi 12 mai 2010

Ce qui m’agace chez les révolutionnaires, c’est leur tendance au prophétisme, leur conviction que la révolution est non seulement imminente, mais écrite dans l’histoire. Par exemple, chaque fois que je lis Kropotkine, sa tendance à prédire le Grand Soir pour la semaine prochaine au mieux m’ennuie, au pire m’irrite. Sans parler des marxistes, détenteurs autorisés du sens de l’histoire, qui n’ont cessé, pendant cent cinquante ans, de prédire la révolution prolétarienne mondiale. Or, le capitalisme a traversé crise après crise non seulement sans s’affaiblir, mais en étendant son hégémonie sur la planète entière.

Mais vous me connaissez, je suis un être de contradictions.

Malgré tout ce que je viens de dire, je reste convaincue que le capitalisme vit ses derniers moments. Ne riez pas! Ses succès des dernières années, bien plus que sa crise actuelle,  accélèrent sa course à la destruction. Si bien que dans une cinquantaine d’années peut-être, le capitalisme sera caduc et remplacé par quelque chose d’autre. Reste à voir ce que ce «quelque chose d’autre» sera. Personnellement, je ne suis pas très optimiste.

(Lire la suite…)

Michel Chartrand 1916-2010

Mardi 13 avril 2010

«Mets un paquet de piasses dans une forêt et ça ne mènera pas la pitoune au bord du chemin. Mets un paquet de piasses dans une mine et ça ne te donnera pas de cuivre. Ce ne sont pas les propriétaires d’entreprises qui coupent les arbres, qui creusent les mines, ce sont les travailleurs. Si ce n’était pas de leurs bras et de leur sueur, on n’aurait rien! Pourtant, on continue à les traiter comme des chiens. On les fait travailler comme des damnés, puis on les renvoie quand on n’en a plus besoin. L’autre jour, à la Fondation pour l’aide aux travailleurs et travailleuses accidentés, on a examiné le cas d’un mineur qui travaille comme un forcené depuis une dizaine d’années. Les maladies qu’il a maintenant, je gage que ça dépend de lui? S’il a mal aux bras, c’est parce qu’il s’est crossé de travers, je suppose? Pis s’il a mal aux poumons, c’est parce qu’il s’est endormi après avoir baisé et qu’il n’a pas pris le temps de se couvrir? C’est écœurant les maladies industrielles, c‘est écœurant! Moi, je suis scandalisé! Je suis humilié de voir que, dans mon pays, il y a encore des gens qui se font massacrer pour ensuite être mis au chômage. C’est une totale aberration! On gueule contre les assistés sociaux, mais qu’est-ce qu’on doit penser des compagnies qui se font financer à coups de millions par le gouvernement? Ce sont eux, les assistés sociaux!»

(Entrevue accordée au Voir en avril 1991.)

Il était catholique, nationaliste, ouvriériste et social-démocrate, mais je l’aimais quand même. Il me manquera — et pas seulement à moi.

J’étais une crackpot de droite (et j’ai la photo pour le prouver)

Vendredi 19 mars 2010

Il y a trois ans, j’avais créé pour m’amuser un personnage nommé Léo Forget. Pour être bien franche, c’était en partie une création de Zhom, du Jour des vidanges, car c’est lui qui avait trouvé le nom — il avait rêvé que j’étais en réalité un homme qui portait ce patronyme. Mon Léo était plombier et pompier volontaire à Thurso, avait une femme prénommée Manon et un Hummer qu’il adorait faire reluire le samedi. Surtout, Léo se plaisait à donner son opinion sur l’actualité, sur un ton qui se voulait parodique et féroce envers les commentateurs populistes de droite qui encombrent tous les grands médias.

Pendant quelques mois, j’eus un plaisir fou à jouer, sur un mode ironique, au gros facho raciste et réactionnaire. C’était si facile de s’indigner pour des futilités, si facile de trouver des complots partout, si facile d’expliquer tous les maux de la société par la perversité de quelques boucs émissaires, que je me surprenais à éprouver du plaisir en écrivant, moi qui d’habitude n’accouche de mes textes que dans la douleur.

Jusqu’à ce que je me rende compte qu’on me prenait au sérieux.

Je me suis mise à recevoir des courriels étranges de plusieurs personnes qui selon toute vraisemblance ne se connaissaient pas et qui me disaient en substance « bravo Léo, nous sommes d’accord avec toi, enfin quelqu’un qui ose dire la vérité, et patati et patata ». J’avais beau mettre le paquet, adopter le style du parfait demeuré, aller à fond dans l’absurde et devenir parfaitement odieuse, je ne recevais que des éloges et des encouragements. Je relus alors l’œuvre complète de Léo et je dus me rendre à l’évidence : ce qu’il racontait ne jurait absolument pas dans le paysage médiatique actuel. Avec son vocabulaire de cinq cents mots, ses sophismes gros comme sa bedaine de bière et ses raisonnements d’arriéré mental, il était parfaitement en phase avec tous les autres opinieux qu’on retrouve partout.

Horrifiée, j’ai alors tué Léo, puis je l’ai démembré et caché dans le congélateur de son bungalow de Thurso.

Mercredi dernier, suite à la lecture du Journal de Montréal (mea maxima culpa, mais j’avais une excuse : c’est tout ce qui avait à lire dans la salle d’attente de la clinique où j’étais allée pour une prise de sang), le fantôme de Léo est soudainement revenu me hanter et, plongée dans une transe médiumnique, j’ai craché le texte qui suit :

[MODE LÉO FORGET ON]

Ce matin, le Journal de Montréal a mis le doigt sur un scandale, un vrai, juteux comme je les aime et si révoltant que j’ai failli en restituer mon Œuf McMuffin avec saucisse. Qui a dit qu’on avait besoin de journalistes pour déterrer la marde qui croupit sous la neige et qui menace la salubrité de notre société? Qu’ils restent lockoutés, ces pseudo-intellos de la go-gauche interlectuelle, le Journal est aujourd’hui aussi bon — sinon meilleur — qu’avant. Il est encore épais, absorbant et fait toujours des merveilles dans la litière de mes chats qui n’ont même pas eu à bouleverser leurs habitudes et continuent à pisser voluptueusement sur le charmant minois de Nathalie Elgrably.

Toujours est-il que le Journal a révélé au monde entier le problème dont tout le monde parle depuis des mois, celui qui se trouve au cœur de tous les enjeux contemporains : les brigadiers scolaires, ces syndiqués jouissant de privilèges sans rapport avec leur productivité, ces gras-durs de profiteurs qui parfois, si on se fie à l’héroïque journaleux de Quebecor, arrivent quinze minutes en retard au travail et même (ô scandale!) attendent dans leur voiture que les enfants arrivent au coin de la rue pour les faire traverser. Quand je pense qu’on les paie le salaire mirobolant de DOUZE DOLLARS l’heure pour simplement traverser une rue!  C’est tout simplement révoltant. Voilà un autre exemple du gaspillage des taxes que nous devons tous payer à la sueur de notre front! Est-ce que quelqu’un au gouvernement va finir par mettre ses culottes ou vont-ils continuer de se promener les fesses à l’air?

En vérité, je vous le dis, si ça va si mal au Québec, c’est à cause de tous ces parasites qui nous sucent la moelle et ne se donne plus la peine de recracher dans leurs mains et se mettre à travailler. Est-ce que je suis syndiqué, moi? Non monsieur! Jamais je n’embarquerais dans cette gimmick qui fait chuter la productivité de la nation. Ce qui nous manque, c’est de la discipline, surtout si on ne veut pas se faire avaler tout rond par les Chinois. Vous pensez que les brigadiers scolaires sont syndiqués, à Bégigne? Pantoute! Ils se trouvent chanceux quand ils reçoivent un bol de riz et que leur famille n’est pas fusillée parce qu’ils font partie du Falus Gong. Va falloir un jour qu’on fasse preuve de clairvoyance et qu’on devienne extra-lucides! Il faut qu’on coupe dans le gras, si on veut un jour pouvoir soigner les vieux et éviter l’Apocalypse. Les finances publiques sont à terre et ce n’est certainement pas les brigadiers qui vont les ramasser : ils sont bien trop occupés à rester assis dans leur char!

Entéka. Merci à toi, PKP, pour la qualité de l’information que tu nous offres si généreusement; continue de débusquer pour nous tous ces profiteurs qui s’en mettent plein les poches en s’imaginant que tout leur est dû et surtout empêchent les honnêtes milliardaires actionnaires travailleurs de profiter du fruit de leur labeur.

[MODE LÉO FORGET OFF]

Vous voyez? Ce texte d’opinion est si banal que la parodie est à peine décelable. J’ai beau faire de mon mieux pour ridiculiser les bouffons médiatiques, tous mes efforts sont vains car nous avons été conditionnés, tous autant que nous sommes, à trouver ce genre de truc normal et sensé.

Ce qui me scie les jambes, c’est que l’indignation du public est toujours canalisée vers ce genre de détail sans importance et jamais vers le scandale fondamental et permanent de la propriété, de l’exploitation, de la pauvreté, de la domination. Les médias sont toujours à l’affut d’un groupe à stigmatiser, un groupe facilement identifiable dont le comportement semble à première vue scandaleux, mais qui en fait ne porte pas à conséquence.

Voilà ce qu’on veut nous faire croire :  la cause de notre vie frustrante, misérable et vide n’est pas celle qui semble flagrante de prime abord — c’est-à-dire devoir se plier à l’esclavage à temps partiel qu’on nomme « travail » pour avoir le privilège de survivre, voir niés ses désirs de liberté en se faisant offrir en échange la possibilité dérisoire d’acheter des cossins inutiles dont on a finalement rien à foutre. Non! La raison de notre insatisfaction serait que d’autres personnes profitent de la situation et ne se plient pas à la même discipline odieuse que nous. Ce sont donc des parasites qui refusent de travailler, de faire les mêmes sacrifices que nous et qui ont quand même accès au nirvana de la consommation. Sus aux profiteurs du système! Au poteau!

Le truc est vieux comme le monde : c’est celui du populisme de droite. Les « responsables » doivent « rendre des comptes ». Ce sont les désœuvrés, les inactifs, ceux qui contournent l’exploitation — même partiellement, même fugacement. Ce discours a l’avantage de transformer le mécontentement en haine gérable par le système en la redirigeant vers les classes inférieures de la société plutôt que vers les institutions et ceux qui les dirigent. Car les bourgeois travaillent, eux, et même beaucoup. Ils se lèvent à cinq heures du mat’ et bossent jusqu’à tard dans la nuit. Ils sont laborieux et donc vertueux. Dans ces conditions, le mal ne peut que se trouver ailleurs.

Voilà pourquoi le travail est continuellement présenté comme une valeur fondamentale et indiscutable. Car bien plus qu’à produire les moyens de subsistance, il sert à maintenir et reproduire l’oppression. Mais ça, c’est une vérité trop choquante, trop inouïe pour être même concevable par l’immense majorité de nos contemporains : remercions les idéologues médiatiques pour ce précieux service offert à ceux qui nous humilient quotidiennement.

Continuez à diriger votre haine vers vos camarades de galère; ça ne vous soulagera ni des coups de fouet ni de votre obligation de ramer, mais vous ressentirez peut-être un peu moins la brûlure de vos chaînes.

Incantation

Mardi 8 septembre 2009

Vienne l’insurrection
Vienne l’esprit du vent dément
Anar, j’aime le tonnerre et l’orage
Leur beauté leurs bienfaits
La tempête amène fureur
Sperme électrique
Secondes d’espoir
Déchaînement et renouveau

Dansons mes sœurs pour inviter l’orage
Éclatons la nuit jusqu’aux antipodes
Dansons mes frères pour accueillir le soleil noir
Fendons le ciel jusqu’à ses marges humides
Tombons les corsets et les chaînes
Emportés par l’ouragan

Ô vent libère tous les prisonniers
Rase les murs des cathédrales
Fais germer les fruits dormants entre les griffes urbaines
Réveille les vivants morts dans leurs tentes techniques

Ô vent écarte mes jambes
Arrache mon armure
Emporte-moi gesticulante échevelée
Dans les bras du pays-pavot
Sur le pieu rieur du mat totémique

Ô rage
Ô fureur
Ô folie
Vienne l’insurrection
Je ne veux plus attendre
J’ai attendu si longtemps
Debout avec mes sœurs mes frères
À guetter l’orage

Sirventès de l’audace

Vendredi 28 août 2009

Je suis combustible
Je suis fille de troupeau
Je suis sèche sans étincelles
Je suis pâle saignée verrouillée de vide
Je pourrais être belle sanglante carnassière
Je pourrais donner des clés de diamant
Je pourrais sucer jusqu’au paradis
Je pourrais vivre avec rien mourir avec tout
Je sais à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Nous sommes lèvres vertes d’ennui policier
Nous laissons la république abjecte
Commettre ses crimes démocratiques
Contre nos cerveaux affamés
Nous pousser à nous enduire de fèces
Dans les caves inférieures de la conscience
Nous nous laissons convaincre
Que nos désirs sont des crimes
Menaces à la sécurité nationale
Nous laissons envoyer notre nom notre argent
Pour tordre au sud les couilles les seins
Nous participons à notre dilution
C’en est trop maintenant
Assez

Nous pourrions ne plus obéir
Scier les jambes de l’humiliation
Et de plus en plus comme des quantas
Laisser agir le désir éclatant de baiser
Et de tournoyer
Dans la soif d’une joie juste
Ne jouer qu’avec les seuls désirs sublimes
Des hommes-dieux des déesses de chair
Chanter la chute de l’État
Chanter la chute de l’échange
Chanter la chair qui se dresse
Chanter le jeu le don le potlatch
Nous savons à peu près quoi faire oui
Mais l’audace…

Sirventès du crépuscule

Lundi 10 août 2009

Quand viendra le soir
Il y aura du vin sous les arbres
Il y aura des rires de feu et des pleurs orgiaques
Il y aura des copulations à l’image de la grande ourse

Mon amour sera unique et multiple
Nue sous la pluie
Je plongerai ma langue dans ton sexe de vin sombre
Les lèvres humides comme le clapotis de l’eau salée
Roulant dans mes oreilles
Et puis je respirerai profondément
Ton parfum fou et libertaire

Le pain sera rare
Mais tous en mangeront
Quand viendra le soir
Nous serons épuisées et haletantes
Comme des amantes éperdues
Nous nous allongerons limpides et affamées
La pénurie de tout nous affaiblira
Mais le parfum des sexes triomphants
Dans l’air frais de l’été indien
Nous saoulera mieux que l’esprit de tous les vins

Quand viendra le soir
Je serai avec toi, debout sur la falaise
Le vent salé soulèvera tes cheveux tes lèvres
Nous aurons si longtemps rêvé de ce moment
Nous aurons si longtemps rêvé de l’océan
Que nous serons rieuses transies et mouillées
Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore.

Embrassez votre amour (et utilisez le condom)

Lundi 3 août 2009

Nouvelle préoccupante s’il en est une :

«Une nouvelle souche du VIH de type 1, qui est à l’origine de la majorité des cas de sida, a été découverte chez une femme d’origine camerounaise. […] Les chercheurs ajoutent que la découverte de cette nouvelle lignée met en évidence la nécessité de surveiller de près l’émergence de nouveaux variants du VIH, plus particulièrement en Afrique centrale. De plus, la nouvelle souche pose des difficultés sur le plan du diagnostic et de la thérapie.»

Protégez-vous !

Ce qui signifie non seulement que la perspective d’un vaccin s’éloigne encore plus mais que plus que jamais, il est temps de parler de prévention, puisque le virus risque à la fois d’être plus difficile à détecter et plus difficile à traiter.

Ne vous laissez dominer ni par la peur ni par l’inconscience; faites vous tester régulièrement; utilisez le condom comme il se doit, c’est-à-dire systématiquement; portez des gants de latex lors de vos séances de fist fuck; n’échangez pas vos seringues; embrassez votre amour et jouissez sans entraves.

Je n’ai ba(i)sé ma cause sur rien

Jeudi 5 février 2009

Quoi de mieux pour passer un bon moment que d’écouter un Français avec trop de salive lire un sublime morceau de philosophie post-hégélienne écrite par Max S(h)tirner en personne?

Sincèrement, je ne vois pas.

Max S(h)tirner


«Je n’ai basé ma cause sur rien», Préface de L’Unique et sa Propriété, ouvrage publié par Max Stirner (1806-1856) en 1844, lu par Hadrien Arcangeli (litteratureaudio.com)

Hélène Pedneault 1952-2008

Lundi 1 décembre 2008

«Et ne soyez pas de mauvaise foi. Quand je parle de la colère des femmes, je ne parle pas seulement de la colère parfaitement justifiée qu’elles éprouvent d’être encore traitées en subalternes et non en partenaires. Je ne parle pas seulement de la colère dirigée, avec raison, contre le monde des hommes ou certains hommes en particulier. Je parle aussi de la colère des femmes dirigée contre tout ce qui nous diminue collectivement, contre tout ce qui glorifie la mort au détriment de la vie, contre tout ce qui pollue, contre tout ce qui menace l’intégrité et la dignité des êtres humains, contre tout ce qui ment, ne tient pas compte, divise, asservit, terrorise, mutile.

Il faut maintenant revendiquer pour nous cette scie qu’on ne peut plus endurer dans la bouche d’un homme: “T’es belle quand t’es en colère”. Mais il faut ajouter: “T’es puissante quand t’es en colère. T’es utile.” Pratiquer la colère, c’est décider d’être à la même hauteur que ses rêves et ses convictions pour les regarder dans les yeux. C’est être à la hauteur de soi-même, et non plus étriquée, prise comme une minuscule poupée russe à l’intérieur d’un rêve plus grand.

Imaginez quelle formidable énergie de changement serait générée si toutes les colères des femmes étaient admises et canalisées. Si on pouvait engranger l’énergie de la colère des femmes dans une immense génératrice, tout le monde en profiterait : je vous jure qu’on n’aurait plus à se taper les pratiques de mercenaires d’Hydro-Québec! La lumière serait allumée en permanence et nous ne manquerions plus jamais d’électricité en période de grand verglas ou de désert psychique.»

Apologie de la colère des femmes (1999)

La nouvelle importante du jour

Mercredi 26 novembre 2008

Plus je lis les blogues, moins je me sens informée. Heureusement que la presse bourgeoise existe encore pour nous mettre en contact avec les vrais enjeux. J’en veux pour preuve cette dépêche de l’AFP:

«Tsuyoshi urinait de la même façon que Kurumi. “On s’est dit que c’était vraiment bizarre”, a poursuivi M. Kubono.»

Évidemment, je préfère mille fois les histoires de lesbiennes japonaises urophiles et bestiales que les propos encensant la performance de Mario ou de Pauline lors de la joute verbale d’hier soir.


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