Archive pour la catégorie ‘Accès de rage’

La prise du sommeil

Vendredi 10 février 2012

Mercredi dernier, la cheffe du Parti Québécois, Pauline Marois, a annoncé que si elle était portée au pouvoir, elle abolirait l’impôt santé de 200$ qui est universellement imposé à tous et chacun, quelque soit son revenu. Elle a aussi ajouté qu’elle récupérerait la somme auprès des contribuables qui jouissent d’un salaire de plus de 130 000 $ par année. Cela a suffit pour faire bondir Raymond Bachand, notre sympathique ministre libéral des finances, qui a accusé la gentille Pauline de se «radicaliser», de devenir «comme Québec solidaire» et surtout, de vouloir «relancer la lutte des classes».

Alors là, moi, je tombe des nues. D’abord au sujet de la radicalisation du PQ, parce que franchement, je pensais plutôt qu’ils se radicalisaient à droite depuis plusieurs années, surtout avec leurs positions louches sur l’immigration et les méchantes musulmanes radicales militantes (mais en même temps soumises, opprimées et sans volonté propre) porteuses de hijab assoiffées de sang. Ensuite au sujet de Québec solidaire, qui est en passe de devenir le repoussoir médiatique de tous les politicaillards et journaleux réactionnaires, l’incarnation contemporaine du grand satan communiste avec un arrière goût d’islamophobie dernier cri — même si son programme social-démocrate rose bonbon aurait à peine fait sourciller René Lévesque en 1976.

«Ça, c'est la prise de la flexibilité de la main d'oeuvre, très chère.»

Mais surtout, j’apprends avec stupeur que la lutte des classes va être relancée, ce qui signifie nécessairement… qu’elle était en pause. «Merde!» me suis-je spontanément exclamée lorsque j’ai entendu le fougueux Bachand à la radio (ce qui ma valu les reproches de Lou, ma fille, au sujet des «mots de toilette» qu’il faut proscrire de son vocabulaire si on se fie à son institutrice). «Moi qui croyais que la lutte des classes se poursuivait — pire, qu’elle s’intensifiait!».

Car après tout, les libéraux sont de sacrés bon lutteurs quand vient le temps de faire la prise du cobra royal aux crottés des classes inférieures pour les remettre à leur place. N’ont-ils pas baissé les impôts sur le revenu et augmenté les taxes à la consommation et tous les tarifs de tous les services? N’ont-ils pas mis en place un Plan Nord qui favorise outrageusement les entreprises privées? Ne fiancent-ils pas la construction d’un amphithéâtre qui sera donné à l’une des plus prospères entreprises du Québec? N’ont-ils pas coupé l’aide et accentué les mesures de travail forcé pour le lumpen que forment les assistés sociaux?

On ne le répète jamais assez : la lutte des classes, ce n’est pas une invention de Karl Marx, des anarchistes ou des terroristes poseurs de bombes. Ce n’est pas non plus une conspiration farfelue inventée par un paranoïaque mûr pour l’asile. C’est un phénomène historique, inscrit dans la longue durée – c’est-à-dire depuis des millénaires, qui se trouve à l’origine des hiérarchies sociales et qui fait en sorte que les classes privilégiées réussissent à maintenir leur pouvoir et leur ascendant sur les classes inférieures majoritaires assujetties. Ce n’est pas quelque chose de doux et de gentil, bien au contraire : la lutte des classes est violente et oui, ses victimes en meurent quotidiennement. Ce n’est pas non plus une divagation, une fantaisie, une simple vue de l’esprit: on en observe le déroulement chaque cibole de jour, à condition de détourner un peu le regard du spectacle médiatico-publicitaire dont on nous gave continuellement (désolée Lou pour le mot d’église). Et je ne parle pas seulement ici des militants qui se font matraquer dans les manifs; je parle surtout de tous les gens qui survivent avec les miettes qu’on veut bien leur laisser, des gens qui ingèrent la camelote qu’on nous fait passer pour des aliments, des gens qui vivent dans des taudis immondes et hors de prix et qui se comptent chanceux de ne pas être à la rue, des gens qui souffrent la torture inhumaine qu’est la prison pour des crimes de lèse propriété, des gens qui doivent se contenter de l’indigence physique et intellectuelle sans issue dans laquelle on les a confinés depuis des générations. Je parle de nous tous, nous à qui on a dérobé la vie et qui devons nous contenter simplement de survivre — c’est-à-dire de nous contenter de toujours rester en deçà de nous-mêmes.

Alors que je me disais que notre charmant ministre des finances se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au poignet, je me suis rappelée que les politiciens parlent une langue particulière qu’il faut décoder avec soin si on veut espérer la comprendre. À ce sujet, j’ai bâti, au fil des ans, un petit lexique que je vous soumets bien modestement.

Ce qu’ils disent

Ce qu’ils veulent dire

«Faire du développement économique» «Imposer violemment nos intérêts de classe»
«Paix sociale» «Mise au pas de la révolte»
«Stabilité sociale» «Répression efficace des insatisfaits»
«Création de la richesse» «Distribution de la richesse au profit des riches»
«Mission de paix» «Conquérir par la force des marché et des ressources à l’étranger»
«Rendre la main d’œuvre plus flexible» «Rendre les moyens de survie encore plus précaires»
«Améliorer la productivité» «Enchaîner un peu plus les individus à l’esclavage salarié»
«Attirer des investisseurs» «Faire la démonstration que les crottés ont été bien mis au pas»
«Donner des incitatifs fiscaux à l’investissement. Subventionner la création d’emploi» «Donner de l’argent public aux entreprises» (Faire un robin des bois inversé — voler aux pauvres pour donner aux riches)
«Accroître la sécurité de tous les citoyens» «Ériger des murs plus solides pour protéger la propriété des mieux nantis»
«Elle veut relancer la lutte des classe!» «J’espère que les pouilleux ne vont pas s’apercevoir que je suis déjà en guerre contre eux!»

Ça vous aidera à ne pas vous endormir et à vous souvenir que vous êtes dans un match de lutte, la prochaine fois qu’on tentera de vous faire la prise du sommeil.

Sirventès de la ligne dure

Vendredi 9 décembre 2011

Pensez à votre vie,
La vie telle que vous la ressentez dans votre chair.
On a beau vous bourrer continuellement le crâne,
Votre corps, lui, ne vous ment jamais.

Entendez-vous le cliquetis bourdonnant des claviers
Dans la ruche fluorescente aux cloisons rembourrées?
Combien d’heures par jour passez-vous
Devant un écran d’ordinateur?
Devant un écran de téléphone portable?
Devant un écran de télé?
Derrière un pare-brise de voiture?
Est-ce que votre patron est un logiciel?
Combien d’heures dormez-vous par nuit?
Comment ressentez-vous le bruit de votre lieu de travail?
Comment ressentez-vous sa lumière?
Comment ressentez-vous sa chaleur?
L’air qu’on y respire est-il climatisé?
Les fenêtres sont-elles inamovibles et scellées?
Et qu’en est-il de l’espace qui vous est attribué?
Quel est votre degré de liberté de mouvement?
Êtes-vous limité à un certain nombre de gestes?
Vous sentez-vous dans une situation de passivité forcée?
Êtes-vous continuellement assaillis par des voix de synthèse
Des messages imprimés, pixélisés, numérisés
Des forêts de symboles qui vous observent
Avec des regards familiers?
Quels gestes vous incitent-ils à poser?
Ressentez-vous le besoin de contemplation?
Vous vous souvenez de quoi il s’agit?
Diriger vos pensées vers l’intérieur
Plutôt que de réagir à des stimuli extérieurs…
Est-ce difficile de détourner le regard?
Comment vous sentez-vous dans une foule?
Quel espace vous est nécessaire pour vous y sentir bien?
Vous sentez-vous contraints de réprimer votre empathie
Envers les autres êtres humains
Pour être en mesure de survivre?
Qu’est-ce que ça vous fait de vivre
Dans des espaces quadrillés à trois dimensions?
Qu’est-ce ça vous fait de ne jamais voir l’horizon?
De ne voir l’eau couler que dans votre baignoire?
De n’être en contact qu’avec une vie domestiquée
Chiens, chats, poissons rouges et plantes vertes?
Qui prépare vos repas?
Mangez-vous debout?
Ou alors encore assis devant un écran?
Avez vous confiance en ce que vous mangez?
Quel effet a sur vous le temps normalisé
Qui sert à synchroniser vos mouvements
Avec ceux de milliards d’individus?
Combien de temps passez-vous
Sans savoir l’heure qu’il est?
Qui ou quoi contrôle vos minutes et vos heures,
Celles qui découpent votre vie en morceaux monnayables?
Comment vous sentez-vous
Lorsque vous êtes passivement transportés
Par des ascenseurs, des métros, des tapis roulants?
Qu’est-ce que ça vous fait d’attendre?
D’attendre en ligne, d’attendre dans les bouchons
D’attendre pour aller pisser
D’apprendre à discipliner et réprimer
Vos envies spontanées?
Vous retrouvez-vous souvent
Obligés de rester à un certain endroit
Au lieu de pouvoir déambuler à votre guise?
Quand avez-vous réellement fabriqué quelque chose
De vos propres mains pour la dernière fois?
Que savez-vous faire, au juste,
À part appuyer sur le bon bouton au bon moment?
Comment vous sentez vous
Après avoir réprimé vos désirs depuis tant d’années?
Après avoir réprimé vos pulsions sexuelles
Après avoir réprimé vos désirs d’action
Après avoir supprimé tout ce qui peut se rapprocher
De votre essence de mammifère primate?
Le plaisir est-il pour vous source de danger?
Le danger est-il pour vous source de plaisir?
Comment vous sentez-vous face à l’obligation d’efficacité
Qui place les fins devant les moyens
Qui ne valorise que le futur
Jamais le moment présent
Ce présent qui rapetisse
Comme une peau
De chagrin
Alors que
L’on doit
Courir
Sans
Ces-
Se?
Tous les objets qui vous entourent
Et qui sont vos seuls compagnons
Vous permettent-ils vraiment de sauver du temps?
Et si oui, pour quoi faire?
Et si oui, avec qui?

Vivez-vous une solitude si profonde
Qu’aucun mot n’arriverait à exprimer?
Vous sentez-vous parfois sur le point
De perdre le contrôle?

Vous venez d’en recevoir le signal.

Sirventès de l’économie

Dimanche 29 mai 2011

Chaque fois qu’une élection approche
Ceux qui veulent garder le pouvoir
Nous disent que ce qui intéresse le peuple
C’est l’économie

Mais en réalité, ils sont bien les seuls
À y trouver leur intérêt
Car partout où se trouve l’économie
Se trouve la contrainte et l’horreur

L’économie demande qu’on paie
Qu’on se sacrifie, qu’on travaille
Qu’on se satisfasse de ce simulacre
D’existence qu’est la consommation

«Les gens ne veulent entendre parler
Que de prospérité et d’emploi!
Ils veulent des jobs! Ils en auront!
Votez pour nous! Votez pour moi! »

Bien pauvre promesse que celle
De devenir esclave salarié
Plutôt que d’être esclave assisté
Ou esclave tout court

«Les Chinois sont plus productifs!
Les Indiens sont plus industrieux!
Nous devons nous serrer la ceinture!
Nous sommes tous dans le même bateau! »

Bien pauvre promesse que celle
De rester enchaînés à la galère
Et de ramer jusqu’à la mort
Pour la marge bénéficiaire du bourreau

Viendra-t-il le jour où nous cesserons de tolérer
Cette vie amputée que l’économie nous impose?
Viendra-t-il le jour où nous n’accepterons plus
D’être traités en camelote banale et jetable?

Car l’économie tue le merveilleux
Souille la beauté du monde
Écrase tout ce qui est vibrant
Éteint tout ce qui consume de passion

Tout ce qui bat au pouls de l’univers
Étouffe sous une étiquette de prix
Se dessèche sur les étalages
Pourrit dans le polystyrène et la cellophane

Nous pourrions habiter un monde
Fait d’amants à la chair embrasée
D’aventuriers déments de monstres sublimes
Qui rient aux étoiles et qui fuient sans compter

En lieu et place, nous avons des marchandises
Des pubs où mordre dans un burger procure un orgasme
Des pyramides de rebuts, froides et muettes
Où le murmure des objets couvre les hurlements de l’ennui

Laisserons-nous encore longtemps
Les engrenages de l’échange scier nos tendons?
Nous contenterons-nous encore longtemps
De l’amour tiède des idoles de plastique?

Nous qui pourtant désirons sans fin
Nous qui pourtant brûlons de passion
Nous qui pourtant ne serons jamais apaisés
Nous qui retenons notre souffle depuis trop longtemps

La démocratie ou l’acquiescement à l’esclavage

Mercredi 13 avril 2011

Je trouve les campagnes électorales très éprouvantes pour mes nerfs. Ce n’est pas tant le comportement de faux culs des candidats qui me dérange — après tout, on peut difficilement s’attendre à mieux de leur part — mais les appels constants des belles âmes à aller voter. « La démocratie en dépend! » se fait-on chanter sur tous les tons (et même sur celui aigu et nasillard de Cœur de pirate). « Au Moyen Orient, on est prêts à mourir pour la démocratie et vous, bande de crétins dégénérés, vous n’êtes même pas capables de soulever votre gros derrière une fois tous les quatre ans pour faire une petite croix dans un petit cercle! » me dit-on en substance chaque vois que je suggère que resterai à la maison plutôt que de me rendre aux urnes. (Il y a quelques années, je m’étais donnée la peine d’y aller et de manger mon bulletin de vote, mais j’en garde encore une certaine lourdeur à l’estomac et un goût amer à la bouche, alors je ne crois pas que je vais récidiver.)

La triste vérité est que la démocratie n’a rien à voir avec la liberté. La démocratie est un système politique de gestion de l’État. La liberté est la possibilité de jouir de sa vie et de la créer comme bon nous semble. Et il se trouve que les deux phénomènes ne sont pas compatibles, car plus un système politique permet la participation des individus, plus son contrôle tend à être total parce que l’individu en vient à s’identifier à son rôle au sein de ce système. Autrement dit, la démocratie est l’institution la plus efficace pour intégrer un individu à un système social de domination et d’exploitation car elle réussit à le fait sentir comme un élément indispensable à la bonne marche de l’univers.

Les révoltes axées sur des demandes démocratiques — davantage de justice, d’égalité, un scrutin proportionnel  — ne menacent pas la complexe machine du contrôle social, mais en sont le lubrifiant. Les demandes démocratiques servent à canaliser la rage et au bout du compte assurent la pérennité de l’exploitation. Quant à ceux qui refusent que leur rébellion soit démocratique (c’est-à-dire qu’elle soit médiée par les canaux de participation politique) et qui ont fait de leur vie une confrontation continuelle avec les institutions de pouvoir, ils ont toujours été considérés comme des délinquants, des irresponsables, des antisociaux, des ennemis du peuple. Ils ne peuvent être tolérés dans un système démocratique — ni d’ailleurs au sein de la plupart des groupes militants, même anarchistes — parce que ce qu’ils font est une atteinte à la base idéologique de ce système. Ils démontrent par leurs actions que la liberté naît de son exercice et non d’un quelconque processus décisionnel. Pour cette raison, ils doivent être punis, réhabilités ou encore détruits lorsqu’ils sont attrapés et arrêtés.

La démocratie n’a rien à voir avec la liberté. Lorsque les peuples en colère manifestent spontanément contre le pouvoir qui les opprime, ils ne réclament pas des élections, un scrutin proportionnel, un système représentatif bicaméral. Ils réclament que disparaisse la grande main qui pèse sur eux, qui les aplatit contre terre et qui leur brise les ailes, pour paraphraser Roland Giguère. Ils exigent qu’on les laisse tranquilles,  qu’on les laisse vivre comme ils l’entendent. Et ils se font la plupart du temps entuber, parce que ce qu’ils obtiennent la plupart du temps, s’ils sont chanceux, ce sont des réformes démocratiques. Et ils s’aperçoivent bien vite que la participation démocratique n’est que l’opportunité de choisir entre un nombre plus ou moins limité d’options compatibles avec le système social ambiant. Si ledit système social est basé sur la propriété, le salariat et la domination hiérarchique, s’il repose sur des institutions comme la prison, la police, l’armée et l’école, tout ce qu’on peut espérer est une amélioration de l’exploitation — le mot « amélioration » étant compris ici dans le sens d’efficacité accrue.

Participer à un exercice démocratique, c’est choisir de servir, c’est acquiescer à son asservissement.  De nos jours, les bourreaux sont bien douillets; non seulement doit-on les laisser nous torturer, mais en plus, il faut leur signifier clairement que nous sommes d’accord, que nous sommes contents, qu’ils ont notre plein consentement. La moindre des choses est de leur refuser ce soulagement de leur conscience. Et ne venez pas me bassiner au sujet de la volonté sacrée de la majorité. Au nom de la démocratie, on me dit que la majorité doit pouvoir décider comment je devrais vivre ma vie. Comment pourrais-je accepter une telle chose? Si un jour la majorité décide que l’amour d’une femme envers une autre femme est punissable de mort, dois-je marcher au gibet avec le sentiment du devoir démocratique accompli? La tyrannie reste la tyrannie, qu’elle soit l’œuvre d’un dictateur, d’un comité central, d’une majorité démocratique, d’un consensus social, d’une tradition, d’un impératif religieux ou d’un préjugé populaire. Le fait de me donner la possibilité de jouer un rôle dans mon propre asservissement ne change en rien le fait que je sois asservie. Permettez-moi au moins de ne pas sourire quand on me crache au visage.

Je ne veux pas de meilleurs politiciens, de meilleures lois, de meilleures polices, de meilleures prisons. Je ne veux pas avoir mon mot à dire sur la façon dont on va régenter ma vie. Je veux pouvoir la créer et la mener selon mes propres désirs.

 

Pourquoi je n’irai pas voter (et pourquoi vous avez raison d’en avoir rien à foutre)

Jeudi 7 avril 2011

(Ce texte est une reprise qui date de novembre 2008; je n’ai eu qu’à changer une date, celle du scrutin (et aussi la texture de l’air !). André Gide avait drôlement raison : tout a été dit, mais comme personne n’écoute, il faut toujours répéter.)

Je ne sais pas ce que vous ferez le 2 mai prochain. En ce qui me concerne, j’ai prévu un tas d’autres choses plus importantes que d’aller me scrutiniser l’urne dans l’isoloir:

  • Me lever tard;
  • ne pas aller travailler;
  • respirer le doux et frais air du printemps ;
  • me masturber longuement;
  • voler mon repas du midi dans la poubelle cadenassée du Loblaws;
  • embrasser mon amour sur la nuque;
  • mettre de la super-glue dans la serrure de la porte du bureau local de Revenu Québec.

Et le lendemain, surprise: un gouvernement sera élu. Same fucking thing as always.

Je n’irai pas voter. Évidemment, ça ne surprendra personne puisque je suis anar. Mais je ne m’illusionne aucunement sur l’impact de cette décision et je ne tenterai pas de vous inciter à m’imiter. Alors votez pour qui vous voulez, tout ce que vous aurez accompli, c’est donner votre consentement à l’État, point barre. Si vous annulez votre vote, vous serez compté parmi les imbéciles qui ne savent pas noircir un petit cercle. Et si vous vous abstenez de voter, vous serez compté parmi les gens amorphes et ignares qui ne disent mot et consentent à leur exploitation.

Il n’y a pas d’autre issue à ce monde que la fuite.

Peut-être est-ce le grand âge, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est inutile pour une anar d’intervenir lors d’élections. Le système a une telle capacité à tout récupérer qu’on finit par n’être qu’un divertissement de plus dans le grand freak show politique. C’est d’ailleurs la seule ambition de ce blogue: rigoler un peu aux dépens des politichiens plutôt que de désespérer, sonder le vide abyssal de l’actualité en renvoyant dos à dos tous les idéologues junkies de pouvoir tant à droite qu’à gauche en espérant que quelqu’un, quelque part, comprenne que la vraie vie est ailleurs… bien loin d’ici.

Autre truc. Je sais que je ne devrais pas être surprise, mais je suis toujours déçue de constater à quel point les anarchistes retombent continuellement dans les mêmes travers, le principal étant celui d’être fascinés par la politique. Leur analyse des institutions sociales devrait normalement les pousser à faire la constatation — pourtant courante parmi la masse des gens qui ne sont pas des idéologues — que la frange particulière de la classe politicienne qui se retrouve au pouvoir ne change rien aux menées de l’État par rapport à une autre. Mais non. Ils finissent presque toujours par appeler à «voter utile» pour une raison ou une autre. Pensez à la FAI, en 1936… c’est l’exemple le plus classique et le plus tragique. Chaque fois qu’une élection est déclenchée, il faut toujours qu’il y ait un anarchiste quelque part qui critique «l’orthodoxie étroite» qui «ferait de l’abstention la seule option valable». Ce qui me fait vachement rigoler, puisque l’orthodoxie anar, dans les faits, consiste bien plus à jouer l’apprenti sorcier électoral que l’inverse, si je me fie à l’histoire.

Or, il devrait apparaître évident depuis tout ce temps que le programme d’un parti ou d’un autre ne signifie absolument rien, puisque c’est l’hégémonie politique du moment qui détermine les décisions du gouvernement. Un parti de gauche va agir comme un parti de droite et vice-versa, selon l’air du temps, les intérêts du capital, les clientèles électorales, etc., etc., etc., ad nauseam. Je ne suis pas fan de tout ce que Gramsci a écrit, mais son concept d’hégémonie n’a selon moi pas pris une ride.

Il faut comprendre une fois pour toutes qu’élire n’est pas choisir. Une élection est avant tout un exercice symbolique. La grande messe électorale est à placer au même plan qu’un sacrifice aux dieux devant un menhir ou au sommet d’une pyramide: c’est un rituel pour reproduire un ordre des choses qui se veut éternel.

Dans un cérémonial de type religieux, prendre une décision ou une autre n’a strictement aucun autre impact que sur le cérémonial lui-même; il n’en a aucun sur la réalité externe au cérémonial. Je peux décider de rester assise pendant la communion, je peux décider d’aller communier et mordre l’hostie, je peux communier comme une gentille croyante et faire ma prière ensuite. L’impression d’avoir fait un geste décisif ne dépend que de l’illusion que j’entretiens au sujet de Dieu et de ma capacité à y faire outrage ou hommage. Mais vous savez autant que moi que Dieu n’existe pas et que tous ces comportements n’ont par conséquent aucun impact sur lui. Pis encore: je n’attente même pas, ce faisant, au pouvoir que les prêtres exercent sur les fidèles. Il en va de même avec les élections.

Plus que jamais, les gens sont insatisfaits, cyniques, avides de changement. Ce fameux changement, je n’ai pas la recette miracle sur les moyens de le mettre en branle — quoique j’ai ma petite idée là dessus. Mais je reste convaincue que le vote est un moyen de conservation et de reproduction du statu quo, pas de changement. Alors votez si vous voulez, vous ne changerez rien et tout ira pour le pire dans le plus horrible des mondes.

Sirventès de la nuit

Mercredi 30 mars 2011

Je n’ai pas peur de la noirceur
— du moins, elle ne me terrifie pas totalement
La noirceur a une magie qui lui est propre
Elle fait craquer les digues mentales et libère l’imagination

Il y a des monstres sous le lit et des violeurs dans la noirceur
Il y a aussi des amants cachés et des soupirs
Une vie fourmillante dans les plis de l’obscurité
À peine révélée par la douce sagesse de la lune

Dans la noirceur la stricte définition de toutes choses
S’effrite et se dilue comme dans l’encre de Chine
Les frontières deviennent floues et perméables
Tout devient possible, illimité, fluctuant, impermanent

Je vis dans une société froide et sans imagination
Dans un monde fixe sans nuit où la noirceur
Est violemment détruite à coup de lampes sodium
À coup de néons mercantiles et bourdonnants

Ceux qui tuent la noirceur, qui veulent l’éradiquer
Sont les perfides ennemis de l’imagination
Ils ont perdu la leur en donnant corps à la peur
— et sont maintenant esclaves de leurs terreurs

Alors ils violent la noirceur et font violence
Au merveilleux et aux monstres qui l’habitent
Ils font la guerre aux possibles et au rêve
En nous imposant jour glauque et iodure métallique

Si c’est la guerre qu’ils veulent, la guerre ils auront!
Armés de pierres nous liguerons contre eux
Les créatures étranges et sauvages de notre création
Le marteau mouvant et protéiforme de notre colère

Guerre aux réverbères et aux lampadaires !
Guerre au présent perpétuel et dictatorial!
Guerre aux flics de l’enfer technologique!
Guerre aux agresseurs des étoiles!

Jamais nous ne serons apaisés car nous puisons
Notre énergie dans la lave brûlante de nos désirs
Et chaque parcelle d’obscurité gagnée sera pour nous
Un nœud de plus dans le drap de notre évasion

Normand Lester, exégète subtil de l’anarchisme

Lundi 5 juillet 2010

Je m’étais promis de ne plus jamais m’exposer aux médias en général et aux commentateurs politiques en particulier — surtout ceux du Québec, dont l’inculture n’est habituellement surpassée que par leur empressement à être du même avis que leur patron. Mais voilà, j’ai eu la mauvaise idée de fréquenter Yâou pour ses nouvelles insolites qui me réjouissent tant et qu’il fait si bon versifier. Malheur! J’aurais dû me borner à l’article au sujet de l’Italien qui a agrafé par mégarde ses testicules sur la table à café de son patron et ne pas lire ceux de Normand Lester. Depuis, je pleure toutes les larmes de mon corps, affligée que je suis devant tant de bêtise pontifiante et satisfaite d’elle-même.

Vous allez me dire que j’aurais dû me méfier. Lester n’est pas seulement un écrivain de troisième zone, mais c’est aussi un nationaliste québécois de droite dont les ouvrages à saveur historique sont au moins aussi propagandistes et malhonnêtes que les Minutes du patrimoine fédéralistes qu’il voulait dénoncer. Mais bon, naïve que je suis, je me serais attendue qu’un journaliste qui a été si longtemps responsable des enquêtes spéciales à la CiBiCi prenne la peine de se renseigner un peu avant de débiter ses âneries. Je ne parle pas ici de sa défense lyrique du cardinal Ouellet « brutalement agressé » par des « mégères en colères » (sic)1 — ça, c’est la misogynie ordinaire des hommes de sa génération, qui n’ont toujours pas gobé que le dieu phallus ait été déboulonné de son piédestal dans les années soixante-dix. Non, je parle de sa connaissance des théories politiques, qui se hisse de peine et de misère au niveau de celui de l’étudiant de cégep moyen — et encore, j’en ai eu qui étaient vachement plus calés que lui en la matière.

J’en veux premièrement pour preuve son commentaire génial sur le G-20. En plus d’insinuer que l’anarchie n’est rien d’autre qu’un réflexe émotif de demeurés2, il nous déclare sans rire que les anars sont essentiellement des hommes de 15 à 30 ans, de grands singes violents qui naturellement reprennent leurs esprits lorsqu’ils atteignent la quarantaine. Pour Norm, une mamie anarchiste est aussi inconcevable qu’un fédéraliste honnête. Heureusement, il ne nous a pas sorti la fameuse connerie attribuée à Clémenceau, « Celui qui n’est pas anarchiste à seize ans manque de cœur, celui qui l’a encore à quarante manque de jugement » — même si je soupçonne que ça lui brûlait les lèvres.

Enfin, il y a le chef-d’œuvre, le monument d’analyse politique de Lester : son opinion sur l’attentat de Trois-Rivières contre le centre de recrutement de l’armée. Selon lui, on a affaire à un épigone du Unabomber. Or, le seul point commun entre la Résistance internationaliste et Ted Kaczynski … est la bombe. Le Unabomber était un néo-luddite opposé à la civilisation industrielle; le communiqué de Trois-Rivières est antimilitariste et anti-impérialiste. Les manifestes respectifs de ces deux poseurs de bombes n’ont rien de spécifiquement anarchiste — celui de la Résistance internationaliste pourrait même être le fait d’indépendantistes québécois de gauche, tant la cible est l’armée canadienne… et la reine. Ce qui est ironique, c’est que Monsieur Lester a dénoncé dans trois de ses bouquins le militarisme canadien, le génocide des Métis, la répression du mouvement anticonscriptionniste pendant la Première Guerre mondiale et la Loi sur les mesures de guerre de 1970, des trucs qu’on retrouve dans le communiqué de le Résistance internationaliste. Mais bon, pour lui, l’oppression capitaliste, militariste et impérialiste, ce sont au mieux des « clichés misérabilistes à la sauce marxiste » ou des « phrases ronflantes qui ne veulent rien dire », au pire des « théories conspirationnistes de gauche ». Contrairement bien sûr à l’oppression nationale des Québécois par les maudits Anglais qui, comme on devrait le savoir, n’a rien d’une conspiration, mais est un fait avéré et longuement prouvé par des journalistes d’enquête chevronnés. Si chevronnés qu’ils disent la CLAP au lieu de la CLAC. On voit ici tout le souci du détail et de la précision d’un vétéran de l’information.

En résumé, l’anarchiste selon Lester est un débiteur de sornettes marxiste, altermondialiste écologiste et petit-bourgeois (parce qu’il respecte la vie humaine, contrairement aux prolos purs et durs du FLQ, par exemple). Mais c’est aussi surtout un allié objectif du gouvernement fédéral, voire un agent provocateur de la police parce qu’il donne un prétexte au SCRS pour s’attaquer au mouvement patriotique québécois — Lester ne voyant pas ici la poutre conspirationniste qu’il a dans l’oeil.

Un anar, c’est donc n’importe quoi et son contraire, le condensé de tout ce qui irrite le journaleux bienpensant, un jeune débile léger qui n’a même pas l’audace de se faire sauter avec une ceinture d’explosifs comme tout bon islamiste qui se respecte.

Finalement, je crois que je préfère le policier au journaliste. Les beus sont généralement pas trop intelligents, ils ne font qu’obéir aux ordres et on ne les a sur le dos qu’une fois de temps en temps. Les journalistes, on les subit à longueur d’année et c’est avec l’enthousiasme des champions de la démocratie qu’ils nous tapent sur la tête et défendent l’oppression.

La prochaine fois, je me bornerai à lire « Une femme fait empailler ses seins et les vend sur Ebay » — ça, c’est ce que j’appelle du journalisme honnête.

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Notes

1. En passant, j’ai remarqué que les chroniques de Lester sont bourrées de coquilles et de fautes d’orthographe. Ce n’est pas mon genre de jouer les grammar nazis, mais tout de même, un homme d’une stature (intellectuelle) si imposante… il pourrait faire un petit effort et relire le baratin qu’il chie pour Youhou. Je sais qu’on est sur le web, je sais que les Québécois ne savent pas lire et s’en contre-câlissent, mais ce n’est pas une raison pour faire affront à cette langue qu’un nationaliste de son acabit à d’habitude l’ambition de défendre et de promouvoir.

2. Il doute que ce soit une idéologie de gauche et, ironiquement, je suis assez d’accord avec lui sur ce point, mais pour des raisons bien différentes des siennes…

Sirventès de la tolérance

Mardi 27 avril 2010

Je suis intolérable
Ne me tolérez pas
Je ne tolérerai jamais
D’être tolérée!

J’exige les flammes ardentes de la passion
La conflagration sauvage des désirs
La folle luxure de l’outrage infini

Aimez-moi avec l’énergie du désespoir
Ou détestez-moi avec une fureur si intense
Qu’un seul de vos regards pourrait m’anéantir
Étreignez-moi ou déchirez-moi
Mais surtout ne me tolérez pas!

La tolérance est une maladie vile et bourgeoise
Qui nous englue d’ennui morveux démocratique
Flic cérébral lubrifiant de la paix sociale
Je chie sur la paix sociale!
Je vomis sur la tolérance!

Laissons l’énergie convulsive et violente
Consumer nos corps, les réduire en cendres
Laissons nos passions volcaniques
Exploser d’amour, de haine, de fureur et d’extase
Détruire la médiocrité et l’ennui qui nous accablent
Et qui gentiment nous mènent par la main vers la mort

Dans mes veines coulent des rêves et des visions
Des désirs impétueux et le chaos immémorial
Pourquoi brider ce flux terrible et céleste
Avec la tolérance — ce cancer ignoble?

J’exige de chaque rencontre l’impossible et l’inouï
Je veux émerveiller et être émerveillée
Je veux m’unir à mes frères et mes sœurs
Ces phénix ascendants pour brûler les rétines
Des amants et des adversaires confondus
Pour incendier la tolérance et l’ennui
L’horreur sociale et ordinaire
Par les flammes démentes
De nos désirs sans entraves

Rien n’est jamais acquis…

Mardi 10 novembre 2009

… à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son coeur (et quand il croit ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix).

Mais surtout, rien n’est jamais acquis en ce qui concerne les législations sociales. Un exemple frappant: celui des Pays-Bas qui ont rendu le squat illégal après trente ans d’encadrement légal.

Gagner un droit de haute lutte et le faire consacrer par un loi n’est en rien une garantie de liberté. Le droit n’est rien d’autre que l’expression d’un rapport de force; lorsqu’il penche en faveur des exploités, ce n’est jamais au nom de principes de justice éternels et universels mais bien parce que les élites du pouvoir sont contraintes, à leur corps défendant, de donner du lest — en attendant la première occasion pour revenir sur ces concessions.

Lutter pour faire reconnaître ses droits est hasardeux et en bout de ligne, souvent inutile. Lutter pour sa liberté en l’exerçant ici et maintenant est tout aussi hasardeux, mais ça offre au moins l’avantage de libérer ne serait-ce qu’un temps celui qui lutte.

Incantation

Mardi 8 septembre 2009

Vienne l’insurrection
Vienne l’esprit du vent dément
Anar, j’aime le tonnerre et l’orage
Leur beauté leurs bienfaits
La tempête amène fureur
Sperme électrique
Secondes d’espoir
Déchaînement et renouveau

Dansons mes sœurs pour inviter l’orage
Éclatons la nuit jusqu’aux antipodes
Dansons mes frères pour accueillir le soleil noir
Fendons le ciel jusqu’à ses marges humides
Tombons les corsets et les chaînes
Emportés par l’ouragan

Ô vent libère tous les prisonniers
Rase les murs des cathédrales
Fais germer les fruits dormants entre les griffes urbaines
Réveille les vivants morts dans leurs tentes techniques

Ô vent écarte mes jambes
Arrache mon armure
Emporte-moi gesticulante échevelée
Dans les bras du pays-pavot
Sur le pieu rieur du mat totémique

Ô rage
Ô fureur
Ô folie
Vienne l’insurrection
Je ne veux plus attendre
J’ai attendu si longtemps
Debout avec mes sœurs mes frères
À guetter l’orage

Sirventès de l’ennemi

Jeudi 3 septembre 2009

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Hamburgers doubles trios poutine
Tomates culturistes musclées aux hormones
Dindes sans anus à la chair blanche et excrémenteuse
Porcs à six jambes à deux têtes
Lait mort de vaches cannibales
Fruits inaltérables au parfum de bitume
Son cerveau nourri par des flots incessants
De publicité morveuse
De mucus musical

Son cerveau gavé de calories ignorantes
De propagande manipulée génétiquement
De mensonges hypocaloriques sans cholestérol
L’ennemi pense comme Monsanto
Comme Nestlé Cargill Dupont Philip Norris Unilever
Comme Agroevo Novartis Zeneca Conagra Nabisco

L’ennemi pense :
Corn Flakes Cheerios Nescafé
Vitamines sous-vêtements stériles mamelons congelés
Parking gazé néons boni au rendement
Voter comme un bon citoyen
Haïr son emploi mais mourir de peur de le perdre
Comme un bon citoyen
Marcher d’un sommeil à l’autre dans la stupeur
Du bon citoyen
Peur de la vie
Comme un bon citoyen
Peur de créer
Comme un bon citoyen
Prier pour le privilège d’acheter la mort chez Wal Mart
Meuble en peau de nourrissons poulet frit zombie
Café meurtrier bière robotisée tabac bactériologique
Émissions carcérales et sommeil de l’injuste

L’ennemi est condamné par ce qu’il mange
Tu es mon ennemi mais si je gagne
Tu ne perdras pas
Je ne veux pas te détruire
Je veux stopper ta danse de destruction
Tu es l’ennemi
Tu ne gagneras pas

Une nourriture t’attend
Libre délicieuse et gratuite
Nourrissante comme la lumière
Comme les spasmes de l’orgasme
Donnée par la terre que nous travaillerons
Pas pour l’argent
Pas pour le patron
Mais pour le plaisir de créer
Une nourriture donnée par la terre que nous arracherons
Des griffes du capital nécrophile
Des griffes des États mercenaires
Donnée par la terre que nous aurons faite nôtre
Parce que nous l’aimons
Parce qu’elle est maîtresse étrange et passionnée
Parce que nous en sommes issus
Et qu’elle ne pourra tolérer encore bien longtemps d’ennemis.

La famille est une minifourgonnette en panne qui continue de rouler

Lundi 31 août 2009

(La dernière reprise de la saison estivale.)

Des amis à moi qui viennent d’avoir leur premier enfant se sont achetés une minifourgonnette. Ce qui, en soit, est dans l’ordre naturel et nord-américain des choses : d’abord, on forme un couple, ensuite, on tombe en cloque, on s’hypothèque une maison en banlieue et après, on se lance dans l’achat d’un véhicule familial dont la livraison précède de quelques jours l’accouchement. Ne reste plus ensuite qu’à se marier, se procurer un chien, des appareils électroménagers, un cinéma-maison et des anxiolytiques à profusion pour oublier la dépression nerveuse et voguer tranquillement sur le long fleuve tranquille du bonheur. Sur cette minifourgonnette, le concessionnaire à eu l’idée géniale d’apposer un autocollant arborant fièrement le slogan de son commerce: «La famille et l’amour, des valeurs sûres!». Lorsque je fis remarquer la chose à ma copine, elle fit la moue et me dit: «Je sais, c’est horrible d’associer des valeurs si belles et si fondamentales à un vulgaire paquet de tôle motorisé!»

Elle roule encore.

Je n’ai pas osé la contredire, mais il est flagrant selon moi que ce n’est pas elle qui a raison mais bien Toyota Gatineau. Le consumérisme, la famille et l’amour sont bel et bien des institutions inextricablement liées, des mécanismes de pouvoir donc le but principal est de nous asservir. Si nous voulons vraiment nous réapproprier nos vies dans leur totalité, si nous voulons vraiment libérer nos désirs des griffes de la peur et de la domination, il est nécessaire de s’attaquer à ces institutions qui peuvent nous sembler à priori éternelles et immuables. Il faut s’y attaquer et les détruire comme nous le ferions avec toutes les autres institutions qui nous asservissent.

(Lire la suite…)

De la servitude moderne

Lundi 17 août 2009

Un film de Jean-François Brient, à saveur post-situ, à ignorer sous aucun prétexte.

Sirventès de la prospérité

Vendredi 7 août 2009

Quand les anarchistes disent que l’État est inutile
Les gens se foutent gentiment de leur gueule
Et ils ont raison

L’État est indispensable au maintien
D’une société industrielle moderne et prospère

Si vous voulez vivre
Dans une société industrielle moderne et prospère
Ne soyez pas anarchiste

Allez voter
Trouvez-vous du boulot
Travaillez huit heures par jour
Soyez un bon collègue
Aimez votre patron
Faites des heures sup’
Obtenez une promotion
Bouffez de la pizza surgelée
Buvez du punch à saveur de vrais fruits
Arrosez votre burger de ketchup
Arrosez votre pelouse de Roundup
Utilisez des couches des biberons des rasoirs
des mouchoirs des serviettes des plumeaux
des stylos des caméras de la vaisselle
des briquets des piles des sacs des vêtements
jetables
Payez vos impôts
La taxe sur les produits
La taxe sur les services
La taxe sur les sévices
Laissez la banque surveiller votre argent
Laissez la police surveiller votre quartier
Laissez l’école surveiller vos enfants
Laissez l’hospice surveiller vos vieux
Laissez votre député surveiller vos intérêts
Regardez la télé
Regardez-la encore
Regardez-la quelques instants de plus
Il y a sûrement quelque chose de bon
Quelque chose de choquant
Quelque chose de bandant
Quelque chose de croustillant
Pour vous faire attendre la prochaine pub
Prenez un comprimé de Dalmadorm pour dormir
Prenez un comprimé de Provigil pour vous réveiller
Prenez un comprimé de Phentermine pour maigrir
Prenez un comprimé de Prozac pour passer la matinée
Prenez un comprimé de Zoloft pour passer l’après-midi
Prenez un comprimé de Cialis pour copuler
Prenez un comprimé de Halcion pour vous rendormir
Récurez votre évier avec du Windex
Récurez votre cuvette avec du Tilex
Récurez votre vaisselle avec un Spontex
Récurez votre vagin avec un Kotex
Faites le plein de bonne humeur
Faites le plein de votre Hummer

Et surtout, dormez en paix
La terre devrait être capable
De supporter votre Eden
De smog et de plastique
Pendant encore quelques années

Déprolétarisons-nous

Mercredi 5 août 2009

Parfois, je me demande quelle serait l’attitude de mes contemporains par rapport à l’esclavage s’il n’avait pas été aboli au XIXe siècle.

(Vous allez me dire, avec raison, que l’esclavage existe toujours — pas besoin de chercher bien longtemps pour trouver des esclaves, on n’a qu’à penser aux «aides domestiques» et aux «danseuses exotiques» immigrantes de ma ville — mais prenons quand même pour acquis, pour les besoins de ma démonstration, qu’il ait été effectivement aboli.)

Imaginons que les esclaves, au lieu d’adopter la seule attitude saine d’esprit (qui consiste à s’enfuir dès que l’occasion se présente pour cesser d’être des esclaves) aient plutôt décidé de former des syndicats. Les esclaves auraient fort probablement réussi, à force de luttes épiques et tragiques, à améliorer leur sort. Ils auraient obtenu des congés, la diminution des coups de fouet, l’amélioration de leurs logements, de leur nourriture, peut-être même la possibilité de choisir avec qui ils peuvent se marier. Avec un peu de chance, ils auraient aussi pu former des partis politiques défendant leurs intérêts, agissant au nom de la classe esclave et faisant d’elle l’agent historique du changement social. Les esclaves auraient fini par chérir leur situation et même craindre de la perdre, de subir l’exclusion et de rejoindre les rangs du lumpen-esclavage. Bref: ils seraient devenus les premiers défenseurs de l’esclavagisme par leur incapacité d’imaginer un monde débarrassé du travail servile.

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Serait-ce possible que nous souffrions du même manque cruel d’imagination en ce qui concerne le travail salarié? Serait-ce parce que le travail tue en nous toutes nos facultés à imaginer une vie par delà le travail?

(Lire la suite…)


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