Archive pour février 2012

La prise du sommeil

Vendredi 10 février 2012

Mercredi dernier, la cheffe du Parti Québécois, Pauline Marois, a annoncé que si elle était portée au pouvoir, elle abolirait l’impôt santé de 200$ qui est universellement imposé à tous et chacun, quelque soit son revenu. Elle a aussi ajouté qu’elle récupérerait la somme auprès des contribuables qui jouissent d’un salaire de plus de 130 000 $ par année. Cela a suffit pour faire bondir Raymond Bachand, notre sympathique ministre libéral des finances, qui a accusé la gentille Pauline de se «radicaliser», de devenir «comme Québec solidaire» et surtout, de vouloir «relancer la lutte des classes».

Alors là, moi, je tombe des nues. D’abord au sujet de la radicalisation du PQ, parce que franchement, je pensais plutôt qu’ils se radicalisaient à droite depuis plusieurs années, surtout avec leurs positions louches sur l’immigration et les méchantes musulmanes radicales militantes (mais en même temps soumises, opprimées et sans volonté propre) porteuses de hijab assoiffées de sang. Ensuite au sujet de Québec solidaire, qui est en passe de devenir le repoussoir médiatique de tous les politicaillards et journaleux réactionnaires, l’incarnation contemporaine du grand satan communiste avec un arrière goût d’islamophobie dernier cri — même si son programme social-démocrate rose bonbon aurait à peine fait sourciller René Lévesque en 1976.

«Ça, c'est la prise de la flexibilité de la main d'oeuvre, très chère.»

Mais surtout, j’apprends avec stupeur que la lutte des classes va être relancée, ce qui signifie nécessairement… qu’elle était en pause. «Merde!» me suis-je spontanément exclamée lorsque j’ai entendu le fougueux Bachand à la radio (ce qui ma valu les reproches de Lou, ma fille, au sujet des «mots de toilette» qu’il faut proscrire de son vocabulaire si on se fie à son institutrice). «Moi qui croyais que la lutte des classes se poursuivait — pire, qu’elle s’intensifiait!».

Car après tout, les libéraux sont de sacrés bon lutteurs quand vient le temps de faire la prise du cobra royal aux crottés des classes inférieures pour les remettre à leur place. N’ont-ils pas baissé les impôts sur le revenu et augmenté les taxes à la consommation et tous les tarifs de tous les services? N’ont-ils pas mis en place un Plan Nord qui favorise outrageusement les entreprises privées? Ne fiancent-ils pas la construction d’un amphithéâtre qui sera donné à l’une des plus prospères entreprises du Québec? N’ont-ils pas coupé l’aide et accentué les mesures de travail forcé pour le lumpen que forment les assistés sociaux?

On ne le répète jamais assez : la lutte des classes, ce n’est pas une invention de Karl Marx, des anarchistes ou des terroristes poseurs de bombes. Ce n’est pas non plus une conspiration farfelue inventée par un paranoïaque mûr pour l’asile. C’est un phénomène historique, inscrit dans la longue durée – c’est-à-dire depuis des millénaires, qui se trouve à l’origine des hiérarchies sociales et qui fait en sorte que les classes privilégiées réussissent à maintenir leur pouvoir et leur ascendant sur les classes inférieures majoritaires assujetties. Ce n’est pas quelque chose de doux et de gentil, bien au contraire : la lutte des classes est violente et oui, ses victimes en meurent quotidiennement. Ce n’est pas non plus une divagation, une fantaisie, une simple vue de l’esprit: on en observe le déroulement chaque cibole de jour, à condition de détourner un peu le regard du spectacle médiatico-publicitaire dont on nous gave continuellement (désolée Lou pour le mot d’église). Et je ne parle pas seulement ici des militants qui se font matraquer dans les manifs; je parle surtout de tous les gens qui survivent avec les miettes qu’on veut bien leur laisser, des gens qui ingèrent la camelote qu’on nous fait passer pour des aliments, des gens qui vivent dans des taudis immondes et hors de prix et qui se comptent chanceux de ne pas être à la rue, des gens qui souffrent la torture inhumaine qu’est la prison pour des crimes de lèse propriété, des gens qui doivent se contenter de l’indigence physique et intellectuelle sans issue dans laquelle on les a confinés depuis des générations. Je parle de nous tous, nous à qui on a dérobé la vie et qui devons nous contenter simplement de survivre — c’est-à-dire de nous contenter de toujours rester en deçà de nous-mêmes.

Alors que je me disais que notre charmant ministre des finances se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au poignet, je me suis rappelée que les politiciens parlent une langue particulière qu’il faut décoder avec soin si on veut espérer la comprendre. À ce sujet, j’ai bâti, au fil des ans, un petit lexique que je vous soumets bien modestement.

Ce qu’ils disent

Ce qu’ils veulent dire

«Faire du développement économique» «Imposer violemment nos intérêts de classe»
«Paix sociale» «Mise au pas de la révolte»
«Stabilité sociale» «Répression efficace des insatisfaits»
«Création de la richesse» «Distribution de la richesse au profit des riches»
«Mission de paix» «Conquérir par la force des marché et des ressources à l’étranger»
«Rendre la main d’œuvre plus flexible» «Rendre les moyens de survie encore plus précaires»
«Améliorer la productivité» «Enchaîner un peu plus les individus à l’esclavage salarié»
«Attirer des investisseurs» «Faire la démonstration que les crottés ont été bien mis au pas»
«Donner des incitatifs fiscaux à l’investissement. Subventionner la création d’emploi» «Donner de l’argent public aux entreprises» (Faire un robin des bois inversé — voler aux pauvres pour donner aux riches)
«Accroître la sécurité de tous les citoyens» «Ériger des murs plus solides pour protéger la propriété des mieux nantis»
«Elle veut relancer la lutte des classe!» «J’espère que les pouilleux ne vont pas s’apercevoir que je suis déjà en guerre contre eux!»

Ça vous aidera à ne pas vous endormir et à vous souvenir que vous êtes dans un match de lutte, la prochaine fois qu’on tentera de vous faire la prise du sommeil.

Sirventès du fascisme

Lundi 6 février 2012

Chaque fois que je crie:
«À bas les flics! Démolissons les prisons!»
Toujours ils me répondent:
«Mais nous serons accablés par le crime, par le meurtre!
Comment éviterez-vous que le monde
Ne dégénère en orgie de violence?»

Chaque fois que je crie:
«Abolissons le travail! Fini l’esclavage salarié!»
Toujours ils me répondent:
«Mais nous devons manger! Nous vêtir!
Comment éviterez-vous que les paresseux
Et les profiteurs ne deviennent rois?»

Chaque fois que je crie:
«À bas la propriété! Brûlons tout l’argent!»
Toujours ils me répondent:
«Mais nous serons tous pauvres!
Comment pourrons-nous espérer être libres
Si nous ne pouvons jouir de nos biens?»

Chaque fois que je crie:
«Mort aux armées! À bas les frontières!»
Toujours ils me répondent:
«Mais nous serons envahis par les barbares!
Comment éviterez-vous que les terroristes
Viennent nous voler notre terre et notre pain?»

Puisque, de toute évidence,
Nous vivons déjà dans un monde
Dont l’équilibre repose sur la violence entretenue
Où les rois, les maîtres et les profiteurs sont indiscernables

Puisqu’il est flagrant que nous ne pouvons espérer
Jouir sans entraves de notre vie
De notre terre et de notre pain
Dans ce monde morbide intolérable

Je cesse de crier
(Car on n’entend jamais celles
Qui parlent haut et fort)
Et je leur demande tout doucement:
«Comment ferons-nous alors
Pour vivre libres, en paix, sans violence
Sans massacres et sans viols?»

La plupart d’entre eux me répondent:
«C’est impossible, le mal fait partie de la nature
Il y aura toujours des pauvres, des pervers, des fous
Nous sommes condamnés à souffrir
Et à vivre dans la peur.»

Ceux-là s’attendent au pire et sont rarement déçus
Car le présent éternel est toujours à la hauteur
De leur désespérance

D’autres – plus inquiets, plus indignés – me répondent:
«Il faut plus de surveillance, plus de caméras
Plus de patrouilles et de contrôles
Des cartes d’identité anthropométriques
Des hélicoptères aux postes de douanes
Des chiens renifleurs dans les aéroports
Des camps de travail dans le nord pour les oisifs
Des ghettos dans le sud pour les clandestins
Des puces électroniques sous la peau des délinquants
Des castrations chimiques pour les pédophiles
La prison à vie pour les meurtriers de onze ans
Tous les autres au bout d’une corde
Après un procès juste et équitable
Un agent posté au coin de chaque rue
Et le paradis à la fin de nos jours»

Ceux-là ne peuvent penser
Que selon les termes de la société actuelle
Faite de dominations et d’oppressions
De sang, de pleurs et de larmes

Ceux-là désirent un maître
Et non seulement vont-ils l’avoir
Mais il essaieront à coup sûr
De l’imposer à notre corps défendant.


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